San Perdido – David Zukerman

Si c’était une musique ça serait une « Salsa », une salsa colorée, torride et furieuse qui fait virevolter les jupes à volant, tressaillir les hanches, s’envoler les jambes fuselées au milieu des rues, une chanson au rythme latin des cuivres et des souffrances, née dans la fange et la misère, et qui, de soupirs en cris, parle du pouvoir. Du pouvoir qu’ont les hommes, du pouvoir qu’ont les femmes sur les hommes, du pouvoir qu’ont les riches, les puissants, et du pouvoir qu’ont les pauvres, les invisibles, quand le vent de la révolte vient gonfler leurs haillons comme des voiles. Une Salsa avec du merveilleux dedans, une part de légende et de mystère, la voix lointaine des tambours vaudou. Ces chansons-là, faites pour danser, donc vivre, sont gaies et tristes à la fois, joyeuses et graves, enfiévrées et révoltées. Des chansons d’amour. Des chansons de vie. Des chansons de combat. Il y a tout ça dans San Perdido, et bien plus encore, porté par une écriture sensuelle et précise, brûlante comme un soleil d’été, languide comme une nuit des tropiques et tranchante comme une lame de machette. La magie des noms d’abord. San Perdido, ville imaginaire du Panama des années cinquante, Yerbo Kwinton, personnage au nom où résonne l’Afrique et la Jamaïque, les routes de l’esclavage et la révolte des Cimarrons. Et puis des personnages aux surnoms issus d’un bestiaire fabuleux, la langosta, le taureau, la gazelle, ramenant le merveilleux des contes et des fables, mais aussi l’animalité impitoyable que le pouvoir ou la misère exacerbe en chacun d’eux. Car sous ses allures de paradis exotique, c’est un monde violent, corrompu, et implacable qui s’étend des flancs de la décharge aux hauteurs du plateau Del Sol, des cabanes de fortune aux villas des grandes fortunes. Un monde où l’abondance déversée sur le port, engraisse les riches et étrangle les pauvres. Jusqu’au jour où un enfant étrange fait son apparition sur la décharge, un enfant aussi noir de peau que ses yeux sont clairs et aussi fort de ses mains que son corps est frêle. Yerbo Kwinton. La mano. Qui peut désosser un frigo comme d’autres émiettent un biscuit. Un enfant qui sans prononcer un seul mot va changer les destins et les desseins de cette ville monde. Qu’est-ce qu’un héros sinon un homme qui réalise le rêve secret de tout un peuple ? San Perdido raconte avec force et brio l’histoire du seul héros qu’ait jamais fourni au monde cette ville imaginaire. Pour la suivre, il vous faudra entrer dans cette immense décharge où l’on se nourrit des miettes pourries du festin, suivre les hanches sublimes et les chevelures en cascade des beautés qui monnayent leur survie, hanter la moiteur des bas-fonds, les couloirs des palais où se magouillent les faveurs et les richesses, plonger dans la forêt où se cachent les derniers fugitifs et arpenter les ruelles du port au milieu des marchands ambulants. Vous en sortirez le coeur battant. Comme après avoir dansé une Salsa. San Perdido. David Zukerman. Editions Calmann-Levy.

4 commentaires

  1. Ah, le feu multicolore de tes mots qui les rend presque chaque fois cinématographiques et aussi symphoniques! Ce blog se nomme «Des livres aux lèvres», il aurait pu s’appeler «Des lèvres aux livres» tant tu séduis le lecteur potentiel et lui donne ma furieuse envie de dévorer sur le champ les oeuvres que tu décris avec tant de passion et de ferveur.. Bravo! Ils ont bien de la chance, tous ces auteurs dont ta plume se fait la messagère.

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