Où bat le coeur du monde – Philippe Hayat

Night in Tunisia, c’est le nom d’un standard de jazz. Un de ces thèmes dont tout le monde connaît les premières notes sans en savoir le titre. Si vous n’êtes pas féru de Jazz, tapez dans votre barre de recherche. Voilà ! Vous voyez ? Dès les premières notes vous avez reconnu ! C’est un classique qui a été, est et sera repris par tous les grands du Jazz. Il y a juste à aligner les noms : Dizzy Gillespie (qui l’a composé), Dexter Gordon, Charlie Parker, Miles Davis… à continuer la liste et y ajouter celui de Darius Zaken, enfant juif de Tunis, qui devient Darry Kid Zak, clarinettiste et saxophoniste New yorkais, qui hissera son nom à l’affiche au milieu des précédents. En tout cas dans le lumineux roman de Philippe Hayat qui, avec un talent de conteur hors pair, nous raconte l’ascension plus vraie que vraie de ce personnage… de fiction ! Night in Tunisia. Ca pourrait aussi être le titre de ce roman. Pour cette magique nuit en Tunisie où le jeune Darius rencontre la musique pour la première fois, pour cette autre nuit où il croise ces soldats américains noirs et jazzmen, pour cette nuit enfin qui tombe sur la Tunisie et pousse, au vent mauvais, une foule de fanatiques à lyncher son père libraire sous ses yeux et dont lui-même réchappe de justesse. De la nuit, Darius en traversera beaucoup. L‘histoire se répète. Celle des peuples. Celle de ce peuple pour qui comme le lui dit son père tout est un peu différent. Les dialogues entre le père Sauveur et son fils Darius sont à la fois poignants, empreints de sagesse biblique, et d’une humanité à toute épreuve. Des épreuves, justement, Darius n’en manquera pas. Cette nuit est différente des autres nuits. Cette vie est différente des autres vies. Le jeune Darius survit à l’émeute, mais il restera boiteux et muet. Il ne parlera plus jamais. Son langage va devenir la musique… et le chemin est long, dur, et semé de pierres pour apprendre à le parler, le crier, le faire entendre aux autres. Alors, des jardins aux senteurs d’oranger de la Marsa aux ruelles glacées de Brooklyn, des années trente à ce jour de 2015 où Darry donne son dernier concert sous les honneurs, on suit l’histoire du jazz, ou plutôt du Bop, qui traverse l’Amérique de la ségrégation, mais aussi et surtout le chemin d’un homme, empêché, qui advient enfin de lui-même. Darius a tout ce qu’il faut de douleur et de déracinement en lui pour se connecter avec ces géants du jazz sublimes et tourmentés. Magnifiques portraits au passage de Charlie Parker ou de Miles Davis, aux traits si fins qu’il ressemblait à un Christ noir. Mais ce sont les femmes qui porteront Darius. Stella la mère courage. Lou, la jeune femme libre qui s’affranchit de tout. Dinah, la beauté noire qu’il sauve d’un bordel et qui le sauve de l’héroïne. Ces figures de femmes, magnifiques et rédemptrices, fortes et libres, sont des passeuses de vie. Et puis il y a Max, le restaurateur de Tunis qui veille sur Stella quand elle devient veuve. Son amour pour elle, qui s’installe doucement comme l’eau au creux d’un rocher, est un amour bienveillant, humble et sans contreparties. Comme l’amour devrait-être. Et offre des pages d’une grâce absolue. Darius, reviendra à Tunis en 1954, affronter une autre nuit, puis repartira vers d’autres nuits encore. Darius qui joue pour trouver une lueur dans la nuit. Une étincelle de vie. Et qui comme Adam chassé du paradis, devra cesser de se cacher à lui-même pour mener une vie d’homme. Montre-toi. Night in Tunisia. Cette nuit est différente des autres nuits. C’est celle d’avant le jour. Où bat le cœur du monde. Philippe Hayat. Editions Calmann-Levy.

5 commentaires

  1. Je ne sais si mes commentaires sont enregistrés. En tout cas, je continue à penser que les auteurs dont tu commentes les oeuvres ont une chance exceptionnelle, La force et la couleur de tes mots parlant des leurs sont à elles seules un immense compliment quant à leur talent d’écrivain. En résumé, le seul fait que tu les honores de ta plume et donnes autant envie de les lire, est un cadeau sans prix. Tu rends souvent ton écriture cinématographique et musicale (là c’est le jazz avec les géants Miles et Dizzy, sublimes!). Merci.
    « The moon is the same moon above you
    A glow in its cool evening light
    The stars are aglow in Tunisia
    Never does it shine so bright »

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    Réponse

      1. En tout cas, il m’a donné envie de lire votre roman! Il faut que vous le présentiez, si ce n’est déjà fait à notre amie tunisienne Fatma Bouvet de la Maisonneuve.

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