À crier dans les ruines – Alexandra Koszelyk

Des ruines. Une ville fantôme que la nature reprend à elle. Des cris ? Non. Pas même ceux des oiseaux. Un silence glaçant. Nous sommes à Tchernobyl. Ou plus exactement à Pripiat, la ville où logent les employés de la centrale atomique. Vingt ans après. Visite guidée sur les pas de Léna qui descend du bus. Rester dans le groupe. Ne pas s’éloigner. Seule la guide connaît les endroits sûrs. Seule la guide connaît cette ville abandonnée. Seule la guide ? Non. Car Léna a grandi ici. Il y a vingt ans. Et elle revient dans cette zone dévastée avec ce petit compteur Geiger qui crépite le niveau de radiation et une phrase du Docteur Jivago : Tant que le creux de mes bras se souviendra de toi, tant que tu seras encore sur mon épaule et sur mes lèvres, je serais avec toi. C’est que cette ville, qu’elle a fui avec ses parents aux premières heures de la catastrophe, Léna l’a toujours gardée en elle, de la même façon qu’elle y a laissé une partie d’elle-même. Vous connaissez cette image qui représente le yin et le yang ? Un rond contenant deux larmes enlacées, une noire et une blanche, ombre et lumière, avec dans chacune un peu de l’autre, un point ? Ce petit diagramme, ou tout aussi bien ce que Platon appelait le mythe de l’androgyne, un être double et d’une force incroyable, fait d’un homme et d’une femme, qui furent séparés et maintenant se cherchent et s’attirent comme des aimants. Des aimants. Des gens qui s’aiment. Un ensemble. Voilà justement ce qu’étaient les enfants Léna et Ivan jusqu’à ce jour de 1986 où la centrale explose… et les sépare. Chappe de béton sur la centrale et de silence sur le sort des « évacués ». Les destins de Léna et Ivan ressemblent alors à ces deux images. Un tout disjoint. Deux versions de l’exil, extérieur et intérieur. Léna fuit avec ses parents en France pour une nouvelle vie aux belles lumières du Cotentin. Ivan reste dans la pénombre d’un chaos mortifère où une jeunesse de survivants, en sursis, se détruisent. Un monde a disparu. Celui de leur ville désertée. Celui de l’enfance. De l’avenir. Un vide que rien ne peut combler. Mais Ivan est resté en Léna. Comme Léna est restée en Ivan. Comme reste la forêt. Les arbres puissants. Aussi forts qu’une armée. Des tilleuls et des frênes à perte de vue, dans un entrelacs sans fin. Une forêt de platanes résistants et de bouleaux à la sève nourricière. Une forêt de rêves et de légendes venues du fond des temps. Une forêt éternelle qui recouvre obstinément les rues et les immeubles abandonnés. Et dont seul le silence crie dans les ruines. Cette forêt où Léna et Ivan avaient pour habitude de se retrouver. Une terre peut-elle pardonner d’être oubliée ? L’amour peut-il survivre aux jeux terribles du hasard ? Réponse, d’une plume inspirée et profonde, à la fin de ce récit entre lumière et ombre, quand le premier soleil du matin vient caresser le rouge sang d’un coquelicot. À crier dans les ruines. Alexandra Koszelik. Aux forges de Vulcain.  

Un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s