Le coeur battant du monde – Sébastien Spitzer

Londres. 1851. East end. C’est vendredi. Jour de sortie des banquiers, armateurs ou barbiers qui se croisent en quête de beautés à louer à l’abri d’un coin de rue, quand tout luit sans briller. Il y a aussi les pauvres, les ouvriers, et ces irlandais affamés, jetés loin de chez eux par la grande famine qui ravage leur île. Parmi les irlandais, il y a Charlotte, qui marche sous les insultes. La langue des grands mâles a d’infinies richesses pour maudire la beauté qui refuse de se livrer. On vient de finir la première page du roman de Sébastien Spitzer: Le cœur battant du monde. Des phrases fortes et acérées comme celles-là, le livre en est perclus, comme sont perclues de misères les rues de ce Londres affaibli par la crise, perclus de morgue et de mépris les nobles qui vont chasser le renard avec indifférence, perclus d’orgueil et d’avidité les bourgeois, qui font fortune et tiennent salon. Charlotte, crève-la-faim et force-le-destin va croiser la route de deux personnages peu ordinaires. Freidrich Engels, le scandaleux, qui dirige une prospère filature de coton et vit en ménage à trois avec deux sœurs. Et un personnage encore plus mystérieux surnommé «Le Maure». Le Maure n’est pas Maure. Corse peut-être, pour le drapeau à tête de Maure ? Non plus. Le Maure est allemand, exilé, et vit aux crochets de son ami Engels, qui pioche dans la caisse de l’usine pour financer son train de vie pendant qu’il écrit ce secret ouvrage qui devrait, selon lui, changer la face du monde. Le Maure doit son surnom au fait qu’il est mat de peau et que sa chevelure hirsute crêpe autour de son visage. Son vrai nom est Karl Marx. Karl vit en bourgeois, marié à la baronne Von Westphalen. Et en grotesque bourgeois, il vient « d’engrosser » la bonne. Cet enfant ne doit pas naître. Marx a chargé Engels des basses œuvres. Engels s’en débarrasse à son tour. Ainsi, en bout de chaîne, arrivant avant terme, cet enfant va vivre. C’est un garçon. On l’appellera Freddy. Freddy Evans. Comme Charlotte qui devient sa nourrice et le cache. De lui elle ne sait rien. Nous savons tout. Sébastien Spitzer nous lance alors à corps perdu dans un grand roman qui traverse l’Angleterre victorienne de Dickens, celle des usines où n’arrive plus le coton du sud des Etats-unis, en pleine guerre de sécession. Les tonnerres du monde y résonnent et s’y mêlent. La famine d’Irlande comme les remous de cette guerre lointaine. On y rencontre des femmes en survies, prêtes à tous les sacrifices pour sauver leur travail, des volontaires irlandais revenus de la guerre de sécession américaine où ils ont été floués. On a laissé leurs terres aux grands propriétaires du sud. On a donné des miettes, 40 acres et une mûle, aux esclaves libérés. Eux, les Irlandais de Lincoln, on les a renvoyés sans rien. Avec la rage au ventre et un art consommé de la guerre, ces Fenians lancent la guérilla jusqu’au cœur de Londres pour reprendre leur île écrasée aux riches colons anglais. Freddy, fils officiel de Charlotte, sera parmi eux, l’arme au poing, pendant que son père, Le Maure, Karl Marx, termine son ouvrage de mille pages : « Le capital », reçoit chez lui avec faste, et s’enrichit en jouant à la bourse. Des pages coup de poing, avec un final d’une intensité et d’une puissance d’écriture éblouissante. Dans un style qui transporte de page en page, avec la force des grands récits, Sébastien Spitzer campe de magnifiques personnages de fiction au milieu de personnages réels. Et nous révèle des faits longtemps occultés car, contre toute attente -et ce n’est pas la moindre des surprises- tout est vrai dans ce grand roman d’histoire et d’histoires, de chair et de sang, d’espoir et de larmes, où l’époque accouche, dans la douleur, du monde moderne. 433 pages menées d’un coeur battant : celui du lecteur ! Le coeur battant du monde de Sébastien Spitzer. Editions Albin Michel. 

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