Cent millions d’années et un jour- Jean-Baptiste Andréa.

Si nous ne sommes pas capables de croire à une histoire juste parce qu’elle est belle, à quoi bon faire ce métier ? Ce métier, c’est celui de Paléontologue. Mais ça pourrait tout aussi bien être celui d’homme. Le métier d’homme, d’ancien enfant. L’histoire, c’est celle qu’a racontée à une poignée d’enfants un vieux concierge italien. Il y a longtemps, il aurait vu, dans une caverne de ses Dolomites natales un dragon. Un énorme squelette de dragon avec une tête étonnamment petite, au bout d’un cou démesuré. Et le dragon lui avait parlé. A n’importe quel homme, les vantardises du vieux gardien n’auraient provoqué qu’un sourire en coin et un haussement d’épaules. A n’importe quel homme. N’importe quel ancien enfant. Pas à un paléontologue. Un dragon géant dont le corps se perd dans les ténèbres, pour lui, ça porte un nom voire deux. Voire trois. Apatosaure ? Diplodocus ? Brontosaure ? Une tête étonnamment petite au bout d’un cou démesuré, le vieux vantard n’a pas pu inventer ce détail. Il faut parfois être un scientifique, pétri d’exactitude et de rationalisme, pour être le seul à croire aux légendes des conteurs. Car pour Stan, le paléontologue : il n’y a pas de hasard. Derrière chaque événement, deux mains qui se frôlent, un astre qui dévie, un chien qui part et qui ne revient pas, des milliards de rouages tournent depuis les éons. Depuis que BANG, rien est devenu quelque chose. Pour lui, ce brontosaure, si c’en est un, serait le chaînon manquant, que tout le monde cherche, entre les deux autres espèces. Ou dans le pire des cas, juste un squelette complet, ce qui est déjà une victoire. Le concierge est mort depuis longtemps. Stan va donc se lancer dans une longue recherche pour trouver l’endroit d’où cet homme vient, armé du seul indice que lui a laissé la fillette, celle qui se souvient de l’histoire du vieux vantard : Il était dans une grotte d’où l’on voit trois sommets en forme de pyramide, couronnés d’éclairs. Il faudra des années, bien après la guerre, pour que Stan obtienne enfin l’état civil du concierge, son village natal, et se lance dans une expédition qui va nous emmener des cimes léchées par la langue des glaciers aux tréfonds tout aussi abrupts des ténèbres humaines. Nous sommes dans les années cinquante.  La nuit colle encore aux montagnes, une bonne pâte d’encre qui sera dure à lever. Elle sera dure à lever, à monter, à creuser, à soulever. Chaque pierre, chaque éclat de glace coupant comme un souvenir, frappant comme une gifle. De la même colère que Stan, enfant, frappait un caillou d’un coup de marteau et découvrait au milieu, enfermé par la gangue du temps, son premier fossile. Un trilobite, qui décidera de son destin. Entouré de trois hommes, Umberto son ancien assistant silencieux ; Peter, un jeune allemand aussi brillant cartographe que fantasque ventriloque ; et Gio, le vieux guide minéral, qui ne parle que la langue des montagnes, Stan s’encorde vers cette conquête qui va nouer les hommes et dénouer les failles en chacun d’eux. Des failles plus dangereuses que celles de la montagne. Des terreurs à la morsure plus cruelle que celle des loups qui rodent. Dans cette quête sublime contre les éléments, entre doutes et bourrasques, il s’agit de tenir, comme Jean-Baptiste Andréa tient ses pages avec des phrases d’une force poétique qui bouleverse, d’une justesse qui ébranle. Un roman que l’on lit le souffle court, comme dans l’air cinglant des sommets, et dont on ne sort pas intact. Au sens propre du terme : sans être touché. Les seuls monstres, là-haut, sont ceux que tu emmènes avec toi. Ceux qui se tapissent dans le noir, se nourrissent de nos blessures, et tourmentent encore la nuit des anciens enfants. Car depuis que le monde est monde, il faut parfois que les hommes meurent pour que quelque chose en eux vivent. Un amour. Un rêve. Ou une certaine idée d’eux-mêmes. Jean-Baptiste Andréa. Cent millions d’années et un jour. Jean Baptiste Andréa. Editions L’Iconoclaste.

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