Walker – Robin Robertson.

Cos cheum nach gabh tilleadh. On ne recule jamais (en gaélic). C’est la devise des Highlanders de la Nouvelle-Ecosse, un régiment canadien qui a pris part au débarquement en Normandie, en 1945. C’est aussi, d’une certaine façon, la fatalité qui porte Walker, l’ancien soldat de ce régiment, rescapé du D-day, qui vient de débarquer à New York.

Les immeubles sortent du gris ; la nuit fraîche a glissé de leurs épaules comme un peignoir. Walker, de Robin Robertson, est un long poème de deux cent pages. Un Blues lancinant. Une symphonie. La musique des phrases, cœur battant, transpire des images comme une sueur de fièvre. Une femme qui déplace sa chaise avec la course du soleil, entre deux buildings. Des poissons argentés qui se tordent dans la nasse. Des ruelles sordides. Des filaments de lumière qui dansent sur l’eau. Un match de boxe. Février qui commence par une tempête pour finir dans le calme ; tête de serpent, queue de paon. Les balles qui sifflent aux oreilles, Utah beach, le débarquement. Les chairs broyées. Attendre si longtemps pour mourir si vite. L’océan. Une chambre d’hôtel meublée. Une prostituée qui titube sur le trottoir. Des orangeraies à perte de vue. Un coyote qui rode. Hollywood. Un boulevard qui s’enfonce dans le crépuscule. La ville comme un fauve prêt à bondir, toutes lumières dehors. A la manière d’une focale, le changement de ton, du poème à la prose, zoome, dézoome des plans montés serrés. Le texte égrene de petites séquences séparées par des astérisques, alternant les temporalités et les époques.

On pourrait être tenté, devant la beauté saisissante de chaque passage, de lire Walker paragraphe par paragraphe, comme pour en éprouver chaque fulgurance, habiter chaque phrase, la retenir. Ce serait une erreur, car il y a ici un souffle puissant, un courant qui emporte, de vision en vision, de rencontre en souvenir. Il faut se laisser porter, envahir, par les images qui se télescopent, se succèdent, les scènes puissantes, émotionnelles, brûlantes. Accepter le voyage, comme un trip sous drogue, sous alcool, ou le stress post traumatique d’un soldat qui revient de la guerre, pour accéder pleinement à sa splendeur. Un kaléidoscope d’émotions brutes. De grâce et de fureur. 

Car ce long poème narratif, d’une compassion infinie et d’une force d’écriture rare, se lit comme un « page turner » et nous entraîne dans une Amérique de films noirs jusqu’à San Francisco et Los Angeles. Walker y devient reporter et écrit sur les sans-abris. Beaucoup sont d’anciens soldats, comme lui. Il les confesse autant qu’il se confesse à eux. On a gagné la guerre, on vit comme des vaincus. Sa descente aux enfers tutoie le paradis, comme la violence tutoie la beauté et les hommes leurs destins, cherchant l’apaisement sans répit jusqu’à le faire naître, enfin. On finit ce livre avec la gueule de bois. Epuisé d’images, de sensations, le ventre retourné. Avec une insatiable faim de vivre, de respirer chaque rayon du soleil comme un bonheur puissant. De marcher cette vie d’une douloureuse beauté. Cette vie à ciel ouvert. On sait qu’on le gardera en soi. Qu’on le relira souvent. Qu’il sera comme un ami. Un ami qui fait du bien. Bouleversant et magnifique, ce livre n’est ni un roman, ni un poème. C’est un chef d’œuvre. Walker (The long take) de Robin Robertson – Editions de l‘olivier.

Ps : Il faut saluer le remarquable travail fait par la traductrice Josée Kamoun, qui réussit à garder au texte toute sa puissance poétique sans rien en trahir du sens. (J’ai lu également la version originale anglaise). 

2 commentaires

  1. Bravo pour cet enthousiasme qui me fait noter immédiatement ce titre. D’autant plus que j’avais apprécié la traduction de Josée Kamoun de 1984, du grand George Orwell… c’est là je j’avais découvert l’importance de la traduction, en lisant les deux versions disponibles. C’était la toute première chronique de mon blog, je ne pensais pas alors me prendre au jeu des chroniques régulières écrites et partagées. Belle journée !

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