Les délices de Tokyo – Durian Sukegawa

Il y a des jours, des instants peut-être, où la beauté arrive jusqu’à vous. Légère et grave à la fois, avec l’humilité d’une fleur de cerisier qui frissonne sous le vent. L’humilité et la grâce. Et une invitation. Nous sommes nés pour regarder ce monde, pour l’écouter. C’est tout ce qu’il nous demande. Un monde qui ne demande qu’à être regardé et écouté ne peut pas être complètement mauvais. Il suffit de bien regarder. Au-delà des apparences, par exemple. Alors quand Sentarô, le marchand de dorayaki, ces petits pancakes de rue fourrés à la pâte de haricots rouges, aperçoit cette vieille aux doigts horriblement déformés devant le cerisier en fleurs en face de sa boutique, il a un réflexe de dégoût, de rejet. A cet instant précis, il ne sait pas encore que la beauté vient d’arriver jusqu’à lui. Avec cette humilité-là. Celle d’une femme dont la vie n’a été faite que de rejet. Parce que ce monde pas complètement mauvais est quand même fait d’injustice, de douleurs et de difficultés. Devant l’insistance de Tokue, la vieille femme, Sentarô doit se résoudre à l’embaucher. Surtout parce qu’elle vient de lui mettre sous le nez la meilleure pâte de haricots rouge qu’il ait jamais mangée, celle qui peut sauver sa petite échoppe désertée par les clients, et qu’elle seule sait faire. Il cachera la vieille aux doigts tordus en cuisine, pour ne pas effrayer les clients, surtout ces jeunes filles de l’école, qui viennent y acheter leur goûter. Comme Wakana, la rebelle, la déclassée, la fugueuse. Comme le fil coudra les pièces d’un corsage blanc, Durian Sukegawa va coudre la vie de ces trois-là avec la poésie d’un Myazaki et la force apaisée des survivants. Le secret que Tokue est venue apporter n’est pas celui qu’elle prétend avoir pour confectionner cette pâte délicieuse, mais celui qui l’a gardée en vie au travers des terribles épreuves qu’elle a traversées. Même pour la dernière des parias, la vie à un sens. Sans moi, Cette pleine lune n’existait pas. Les arbres non plus. Ni le vent. Sans le regard que j’étais, toutes ces choses que je voyais disparaîtraient. C’était tout simple. Et si moi ni les humains n’existions, qu’en serait-il ? La beauté est avant tout une question de regard. C’est ce que le monde nous demande.  Et il est bien possible qu’on puisse la décider. C’est ce qu’il attend de nous. Certains livres finissent par devenir des amis, d’autres une sorte de famille. J’ai ajouté ce soir à la mienne, une vielle aux doigts tordus, un pâtissier fauché, et une écolière rebelle, tenant à la main une cage avec un canari prêt à être libéré. En les voyant marcher ensemble, complices et complets, dans la lumière orangée du soir couchant, je me suis dit que cette image me resterait longtemps. Et s’il a suffi de lire ce livre pour les faire exister. Si c’est aussi simple que ça la beauté. Alors… J’ai un secret pour vous. Les délices de Tokyo de Durian Sukegawa, traduit par Myriam Dartois-Ako, éditions Albin Michel – Livre de poche.

Un commentaire

  1. Je n’ai pas lu le livre mais j’ai vu le superbe film sorti en 2015 portant le même titre. J’ai tout à fait retrouvé les riches impressions si bien décrites ici. Au final je suis bien tenté de lire le livre.

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