Mollusque – Cécilia Castelli

Sur la plage abandonnée, coquillages et crustacés… Ici, ce n’est pas la plage qui est abandonnée mais Gérard, et les coquillages et crustacés, il les avale par plateaux entiers pour quinze euros au Rhino, une paillotte face à la mer. Bien sûr, pour bénéficier de ce tarif (à volonté les fruits de mer, hein), il faut un mot de passe. Un mot de passe que connaît Patrice, son alter ego, son meilleur ami, son autre lui-même. Celui-là même qui abandonne Gérard pour cause de régime, début d’une lente transformation en…bigorneau. Ce qui vient de la mer retournera à la mer. C’est le cycle de la vie, mort incluse, comme le service sur l’addition. Gérard n’aime pas la mer. Il a une bonne raison pour ça. Mais là c’est une crique. C’est pas pareil. Et il y a Patrice. Tout ce que touche ou embrasse du regard Patrice est sublimé par sa présence. Il y a du John Singer (le cœur est un chasseur solitaire) dans ce Gérard. De la tendresse. De l’amour inconditionnel en costume d’amitié. Et il y a du Ignatus. De la démesure. Du burlesque. Du déjanté. Gérard est gros. C’est un gros problème qui lui a valu moqueries et humiliation. Ses pires souvenirs. Ses blessures. Ses renoncements. Son apparté des autres. Gérard n’aime pas la mer. Il a compte à régler avec elle. Et puis Gérard n’aime pas Danièle, que la mer a apportée. Parce que Patrice embrasse Danièle, et pas que du regard. Gérard aime Patrice. Et les fruits de mer. Et c’est peut-être pour ça que Patrice se transforme en bigorneau… Ecrit d’une plume au scalpel qui multiplie les punchlines et les moments baroques, Mollusque pourrait n’être qu’un opus à ranger au milieu d’autres transformations prestigieuses, de Kafka à Darrieussecq, en passant par Ionesco. Mais cette déclaration d’amour en délire (Gérard est un descendant de Nerval) écrite sur le ton de la confidence, d’un « tu » pour mieux dire « je », touche juste, frappe au cœur et au final dit plus vrai que vrai. Sur la solitude. La souffrance. Sur l’amour. Le vacarme silencieux de la mer. La quête désespérée d’un sens dans un monde absurde qui pille les océans, d’où vient la vie et où elle retournera. Le monde et les temps changent. Les gens aussi. Cecilia Castelli mène ce court OVNI littéraire avec brio vers un final maitrisé et émouvant. Mollusque surement, mais pas mou du genou. Mollusque de Cécilia Castelli. Editions Le Serpent à plumes. 

Sugar run – Mesha Maren

Il y a une blague qui dit que tu sais que tu es dans une chanson country quand ton père est en prison, ta femme est partie et ton chien est mort. Jodi McCarty a trente-cinq ans. Elle sort de prison, son amour Paula est morte, et son chien… elle en trouvera bien un à adopter. Ou a défaut d’un chien, elle va adopter tout ce qu’elle croise. Le petit frère de Paula, Ricky, qu’elle s’est promise d’aller chercher pour le tirer des griffes d’un père qui le maltraite. Et Miranda, une femme croisée dans un motel, une beauté pas encore fanée qui fuit avec ses trois enfants, dont elle n’a pas la garde, un mari aussi défoncé qu’elle, figure has been de la country locale. Un gars qui déhanche les restes de sa gloire dans les fêtes foraines mais a quand même une pièce qui lui est dédiée au musée de la Folk et de la Country du coin. Ça fera une sorte de famille. De quoi aller s’enraciner à flanc de montagne, sur un petit terrain hérité d’une lointaine grand-mère. Dans cette cabane à retaper, la famille s’additionne d’un vieux voisin, Farren, un exclu aux faux airs de cow-boy et puisqu’il faut rendre service à la famille, enfin la sienne, la vraie, qui compte encore quelques membres dans le coin, Jodi devra héberger Rosalba, une prostituée mexicaine sans papiers, et aussi quelques sacs d’herbe et de pilules. Car dans ces collines, tout le monde marche à la Meth, aux Opioides et au Whiskey frelaté, les serveuses, les camionneurs, et jusqu’aux mineurs qui fracassent la montagne pour en extraire du gaz de schiste. Un monde rural rongé par les grandes compagnies et les petits intérêts. Un monde qui souffre et où il faut bien tenir. Jodi voudrait se tenir à carreau, surtout avec une liberté conditionnelle à valider. Reprendre les rails avant l’aiguillage qui a fait dériver sa vie vers la case prison, quand elle avait seize ans. Tenir entre ses bras le corps de Miranda tous les soirs, son cul rebondi, ses seins gorgés de désir, sa chevelure blond soleil. Vivre une vie qui ressemble à une vie. Celle des autres. Dans ces collines autrefois prospères de l’ouest de la Virginie que la crise a appauvries. Un rêve américain en lambeaux, mais qui continue de claquer sur le ciel du bleu des rêves. This land is our land.  Pas la peine de chercher un boulot quand on vient de purger une sentence à vie ramenée à dix-huit ans. Les portes se ferment. Les regards se baissent. Les dos se tournent. Il faut se débrouiller. Avec une famille qui n’est pas une famille. Avec une vie qui répète les mêmes erreurs. Les mêmes errances. La même grammaire des espoirs et des actes désespérés. Vouloir peu et tout perdre. Comme d’habitude. Comme avant. Comme toujours. C’est le jeu. Et pas seulement celui des casinos miteux au bord de la route, où se trémoussent des pole danseuses fatiguées. Incarnant l’Amérique des déclassés comme le puissant album de Tyler Childers (qui évoque la même région), vibrant d’humanité comme une chanson de John Prine, ce roman a le souffle des grands romans américains, celui du vent qui fait plier la cîme des grands arbres, craquer le bois des charpentes et déroule des phrases impeccables de fureur, de beauté et de justesse. Un souffle qui va se perdre dans cette nature immense où tout se brise, se répare, se dilue, pour que peut-être naisse une promesse, les yeux vers l’horizon, dans le matin qui se lève. Sugar run de Mesha Maren. Aux éditions Gallmeister.

Remerciements à Philippe Beyvin qui édite en français ce puissant premier roman et me l’a fait découvrir. 

Des humains sur fond blanc – Jean-Baptiste Maudet

Noir sur blanc. Sol y sombra. Remplacez l’arène par la toundra. Le sable brûlant par la neige. Le taureau par un tigre fantomatique, et le matador par une trinité composé du père pas peinard, de la fille du coin et de la saine d’esprit. Vous êtes prêts à affronter les vastes espaces de Sibérie à la poursuite d’un troupeau de rennes contaminés par la radioactivité qui se promènerait sur les routes. Impossible, il n’y a pas de routes en Sibérie ! Un road-movie sans route donc. Ici rien ne relie les hommes que les hommes. En embarquant dans un vieil Antonov déglingué – on a les transports qu’on peut dans un coin pareil – on bombe le torse au lieu de cambrer le dos. Et on ouvre les yeux. La nature immense, vue de haut, remet les idées en place. A la taille des petites choses. « Le monde d’en bas n’est plus qu’un petit monde, des petits corps, des êtres délicats de quelques millimètres ». Alors il ne reste plus aux personnages qu’à devenir plus grands qu’eux-mêmes. Plus humains que les humains qu’ils étaient, sont, seront sans doute. Car le passé, le présent et l’avenir se touchent comme se touchent le ciel et la terre, à l’horizon, fondus dans le même blanc. Dans l’absurde d’un monde où plus rien n’a de sens, il faut bien trouver une direction. Ce sera celle du grand nord, ses mirages et ses mystères. C’est ainsi que les hommes vivent. Jean-Baptiste Maudet excelle une nouvelle fois à camper des personnages perclus d’humanité, débordant de vie comme une rivière d’orage. De l’orage, on en traversera en chantant Pouchkine. Des rivières immobiles, on en creusera pour trouver des défenses de Mammouths. Le temps ici n’est pas passé. Il est resté. C’est nous qui passons. Tatiana, scientifique désabusée, hérite de cette mission. Enfin, de cet ordre. Ça lui apprendra tenir tête à son chef. On l’envoie aux confins de la Yakoutie. Le bout du monde. Seul sera disponible pour l’y emmener Hannibal, un ancien pilote retraité de l’armée soviétique, vantard, foutraque, ivrogne et à moitié sourd, et Neva, une jeune interprète Younet (le dialecte des éleveurs du coin), patineuse, gloire locale, et beauté qui s’ignore. L’aventure tourne à plein régime, tourne mal, tourne bien, mais tourne comme tournent les hélices, les horloges et même la terre, aussi plate soit-elle dans ces contrées. Ces trois-là, que tout sépare, dépare, vont se serrer les coudes. Se réparer. S’apprendre les uns aux autres comme on apprend des épreuves que l’on endure. Dans cette immensité, chaque destin s’écrit à la force de soi-même, et à la mesure de l’amour qu’on accepte d’éprouver. Vivre se prononce : ensemble. C’est une des beautés graves, essentielles, de ce roman burlesque. On est ébloui par la virtuosité de l’écriture, comme les personnages le sont par le reflet du ciel sur la neige. Poésie des espaces. Force des images. Dialogues jubilatoires « Cette fois c’est la bonne, je vais finir entre quatre planches / Il en faut six pour faire une boîte ! ». Ce roman déborde d’amour pour le genre humain. Sur fond blanc, ça se voit encore mieux. Amen.

Mon désir le plus ardent – Pete Fromm

Au milieu coule une rivière. Ou plutôt un torrent. Puissant, rapide, rugissant, agité de remous, explosant la beauté de ses embruns sur le bleu du ciel d’été comme un feu d’artifice ou les fracassant avec une rage féroce sur les rochers durs et froids. Un torrent de vie. Un torrent de joies. Un torrent de larmes. Pour descendre ce torrent vertigineux, le cœur battant, Maddy et Dalton ont un bateau, un raft, comme celui sur lequel ces deux guides de rivière pagaient ensemble entre rapides et obstacles. Ce radeau est l’amour. Un amour aussi léger qu’il est absolu. Aussi solide qu’il est évident. Aussi insubmersible qu’il est profond. Un amour que jamais rien ne pourra nier. Ni détruire. Ensemble c’est tout. Un tout qui emporte tout le reste, qui le contient, le retient, le détient. Alors peuvent venir les bonheurs et les douleurs, les naissances et les deuils, les enfants et en même temps… la maladie. Peu importe. Maddy et Dalton rament ensemble, se portent à bout de bras, à bout de souffle, à bout d’amour. On l’aura compris, leur vie n’est pas un long fleuve tranquille. La nature est sauvage et imprévisible, dans tous les romans de Pete Fromm, ancien Park ranger devenu écrivain. Si vous avez lu, « Indian Creek », roman avec lequel je l’avais découvert, vous en connaissez déjà la grave beauté. La nature et la vie. Un monde. En soi. Ce qui frappe ici, c’est la puissance de l’écriture. Chaque page, presque chaque ligne, vient vous cueillir comme un uppercut. Rarement écriture touche si juste, si fort, et j’ai dû souvent m’arrêter pour reprendre mon souffle, récupérer d’une ligne de dialogue, d’une scène, d’un regard porté ou posé, avant de pouvoir continuer, groggy comme un boxeur. Transporté par l’émotion. Pete Fromm réussit le miracle d’écrire un livre rassurant, d’une intense beauté, avec une histoire qui pourrait être moche et désespérée. Amour mode d’emploi. Ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. Ces personnages s’en servent tellement, à chaque instant, à chaque respiration qu’il est affuté et tranchant comme une lame de poignard. Le genre de chose qui sauve la vie dans la nature hostile. Qui sauve de tout et qui sauve tout en même temps. Tout.  Encore. Toujours. D’une écriture vive, visuelle, et d’une acuité rare, Pete Fromm délivre des personnages de chair et d‘âme, dont la force est l’autre, et pour l’autre. Il réussit au passage le tour de force d’écrire à la première personne un personnage féminin juste jusqu‘au moindre battement de coeur. « Ce qu’il faut de chaos pour accoucher d’une étoile filante » disait Nietzsche, ce qu’il faut d’étoile pour faire du chaos de la vie un feu d’artifice, pourrait répondre ce roman intense et pourtant léger à lire, comme l’amour des personnages, comme l’amour véritable, celui qui porte au lieu de peser. Le titre original « If not for this » résume bien le sentiment que l’on garde en terminant le livre, submergé par la beauté du dernier chapitre. Si c’est pas pour ça ? La réponse est contenue dans la question. Mon désir le plus ardent de Pete Fromm,  aux éditions Gallmeister. (If not for this).

Cent millions d’années et un jour- Jean-Baptiste Andréa.

Si nous ne sommes pas capables de croire à une histoire juste parce qu’elle est belle, à quoi bon faire ce métier ? Ce métier, c’est celui de Paléontologue. Mais ça pourrait tout aussi bien être celui d’homme. Le métier d’homme, d’ancien enfant. L’histoire, c’est celle qu’a racontée à une poignée d’enfants un vieux concierge italien. Il y a longtemps, il aurait vu, dans une caverne de ses Dolomites natales un dragon. Un énorme squelette de dragon avec une tête étonnamment petite, au bout d’un cou démesuré. Et le dragon lui avait parlé. A n’importe quel homme, les vantardises du vieux gardien n’auraient provoqué qu’un sourire en coin et un haussement d’épaules. A n’importe quel homme. N’importe quel ancien enfant. Pas à un paléontologue. Un dragon géant dont le corps se perd dans les ténèbres, pour lui, ça porte un nom voire deux. Voire trois. Apatosaure ? Diplodocus ? Brontosaure ? Une tête étonnamment petite au bout d’un cou démesuré, le vieux vantard n’a pas pu inventer ce détail. Il faut parfois être un scientifique, pétri d’exactitude et de rationalisme, pour être le seul à croire aux légendes des conteurs. Car pour Stan, le paléontologue : il n’y a pas de hasard. Derrière chaque événement, deux mains qui se frôlent, un astre qui dévie, un chien qui part et qui ne revient pas, des milliards de rouages tournent depuis les éons. Depuis que BANG, rien est devenu quelque chose. Pour lui, ce brontosaure, si c’en est un, serait le chaînon manquant, que tout le monde cherche, entre les deux autres espèces. Ou dans le pire des cas, juste un squelette complet, ce qui est déjà une victoire. Le concierge est mort depuis longtemps. Stan va donc se lancer dans une longue recherche pour trouver l’endroit d’où cet homme vient, armé du seul indice que lui a laissé la fillette, celle qui se souvient de l’histoire du vieux vantard : Il était dans une grotte d’où l’on voit trois sommets en forme de pyramide, couronnés d’éclairs. Il faudra des années, bien après la guerre, pour que Stan obtienne enfin l’état civil du concierge, son village natal, et se lance dans une expédition qui va nous emmener des cimes léchées par la langue des glaciers aux tréfonds tout aussi abrupts des ténèbres humaines. Nous sommes dans les années cinquante.  La nuit colle encore aux montagnes, une bonne pâte d’encre qui sera dure à lever. Elle sera dure à lever, à monter, à creuser, à soulever. Chaque pierre, chaque éclat de glace coupant comme un souvenir, frappant comme une gifle. De la même colère que Stan, enfant, frappait un caillou d’un coup de marteau et découvrait au milieu, enfermé par la gangue du temps, son premier fossile. Un trilobite, qui décidera de son destin. Entouré de trois hommes, Umberto son ancien assistant silencieux ; Peter, un jeune allemand aussi brillant cartographe que fantasque ventriloque ; et Gio, le vieux guide minéral, qui ne parle que la langue des montagnes, Stan s’encorde vers cette conquête qui va nouer les hommes et dénouer les failles en chacun d’eux. Des failles plus dangereuses que celles de la montagne. Des terreurs à la morsure plus cruelle que celle des loups qui rodent. Dans cette quête sublime contre les éléments, entre doutes et bourrasques, il s’agit de tenir, comme Jean-Baptiste Andréa tient ses pages avec des phrases d’une force poétique qui bouleverse, d’une justesse qui ébranle. Un roman que l’on lit le souffle court, comme dans l’air cinglant des sommets, et dont on ne sort pas intact. Au sens propre du terme : sans être touché. Les seuls monstres, là-haut, sont ceux que tu emmènes avec toi. Ceux qui se tapissent dans le noir, se nourrissent de nos blessures, et tourmentent encore la nuit des anciens enfants. Car depuis que le monde est monde, il faut parfois que les hommes meurent pour que quelque chose en eux vivent. Un amour. Un rêve. Ou une certaine idée d’eux-mêmes. Jean-Baptiste Andréa. Cent millions d’années et un jour. Jean Baptiste Andréa. Editions L’Iconoclaste.

Les hommes incertains – Olivier Rogez

Les hommes incertains. Un titre comme celui d’un poème d’Aragon. Ou un roman de John Le carré. Du premier on trouvera ici le parfum d’une époque, les engagements, et les espoirs trahis. Du deuxième, on trouvera la subtile connaissance des rouages du pouvoir et des officines de l’ombre. Nous sommes dans une ville secrète de Sibérie, qui n’existe sur aucune carte et ne se nomme que par un mystérieux nom de code : Tomsk 7. Un endroit hanté par une forêt ivre, où les arbres, qui poussent dans tous les sens au lieu de monter droit vers le ciel, semblent atteints d’un mal étrange, déboussolés sur un sol devenu toxique. Ce mystère personne ne cherche réellement à l’élucider. Il est des malédictions que l‘homme a fait s’abattre sur la nature, et qu’il vaut mieux recouvrir du voile pudique de l’ignorance. Cette forêt où plus rien n’a de sens est à l’image de cet URSS exsangue et désemparée de 1989, où se côtoyent élite corrompue et héros consumés par leur propre gloire. Un pays qui a depuis longtemps troqué l’opium du peuple contre la vodka frelatée. Nous allons y rencontrer, dans un Moscou sous tension, les magnifiques figures d’Anton, le jeune visionnaire, son oncle Iouri Stépanovitch, l’homme de la Loubianka, le cœur du KGB et l’énigmatique Starets, héros de Stalingrad, éminence grise et mystique aux airs de moine mendiant. Ce trio, va nous emmener sur un rythme haletant au cœur des coulisses de la Perestroïka et du bras de fer entre Michaël Gorbatchev et Boris Eltisne. La fin d’un monde. Le début d’une ère. Dans les couloirs, les arrières salles, les orgies des beaux appartements des quartiers réservés où nouveaux capitalistes, futurs oligarques et mafieux géorgiens ne sont que les pantins manipulés par des hommes de la trempe de Iouri Stépanovitch. Des hommes qui, pour le bien, commettraient le pire. Iouri est à sa façon un rebelle. Il ne respecte ni les horaires, ni les protocoles, ni son supérieur Krioutchkov, ni les consignes qu’il contourne en stratège avisé. Il a ses entrées partout, sait se faire craindre des puissants autant que se faire passionnément aimer des plus belles femmes de la capitale. La vengeance est un réflexe d’homme libre, or nous ne sommes pas libres. Dans cette prison à ciel ouvert où tout et chacun est surveillé, Iouri trouvera dans la vengeance l’ultime expression de sa liberté, lui l’anticonformiste, le lucide, l’habile négociateur qui sait mettre la pression et tirer les ficelles. Il hait les tricheurs, les profiteurs, les corrompus du système. Il leur préfère les mafieux, au code d’honneur cruel mais respecté. Il les tient tous, et sait jouer des uns contre les autres. C’est, à sa manière, un homme droit au milieu des arbres tordus. Un homme qui ose encore être un homme debout. Ce sont des portraits comme le sien qui portent avec « Les hommes incertains » une comédie humaine écrite dans une langue riche, flamboyante et charnelle, où le merveilleux côtoie l’absurde, le cynique la foi, et l’espoir le tragique. Avec au ventre la foi en quelque chose de plus grand que l’homme, de meilleur que ce chaos putride bâti sur le mensonge. Iouri, redoutable tacticien pétri d’espoir désespéré, qui a saisi ce qui se joue là, cherche la voie entre les deux jambes ennemies du changement : l’ogre Eltsine et l’orgueilleux Gorbatchev. Il ne faut pas qu’ils se détruisent l’un l’autre et laissent les tenants du régime en tirer le bénéfice. Au-delà du suspens magistral, une des forces du roman est l’incroyable virtuosité avec laquelle Olivier Rogez, ancien journaliste correspondant à Moscou, nous fait pénétrer les rouages de ce formidable coup de poker, cette lutte subtile et complexe qui va bouleverser l’équilibre du monde. Mais il sait par-dessus tout célébrer l’âme Russe, lyrique et violente, matérialiste et mystique, capable d’arracher la vérité au mensonge, d’aimer à en mourir et de défier avec panache les affres des destins plus grands qu’eux-mêmes. Dans crimes et châtiments, Dostoïevski faisait crier à Raskolnikov : « Vous n’avez pas de tendresse, vous n’avez que de la justice, par conséquent vous êtes injustes ! ». Olivier Rogez regarde ses personnages avec cette indispensable tendresse qui les rend humains donc aimables, à la fois saints et salauds, sauveurs et bourreaux, amoureux et jouisseurs, des personnages qui nous fascinent et nous touchent dans leur grandeur et jusque dans leurs bassesses. Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Un vent puissant souffle au travers de ce roman, qui se dévore comme un polar d’espionnage mais sonde l’âme humaine avec l’acuité perçante de la littérature. Na zdrovié ! – Les hommes incertains, d’Olivier Rogez. Editions le passage. 

Le coeur battant du monde – Sébastien Spitzer

Londres. 1851. East end. C’est vendredi. Jour de sortie des banquiers, armateurs ou barbiers qui se croisent en quête de beautés à louer à l’abri d’un coin de rue, quand tout luit sans briller. Il y a aussi les pauvres, les ouvriers, et ces irlandais affamés, jetés loin de chez eux par la grande famine qui ravage leur île. Parmi les irlandais, il y a Charlotte, qui marche sous les insultes. La langue des grands mâles a d’infinies richesses pour maudire la beauté qui refuse de se livrer. On vient de finir la première page du roman de Sébastien Spitzer: Le cœur battant du monde. Des phrases fortes et acérées comme celles-là, le livre en est perclus, comme sont perclues de misères les rues de ce Londres affaibli par la crise, perclus de morgue et de mépris les nobles qui vont chasser le renard avec indifférence, perclus d’orgueil et d’avidité les bourgeois, qui font fortune et tiennent salon. Charlotte, crève-la-faim et force-le-destin va croiser la route de deux personnages peu ordinaires. Freidrich Engels, le scandaleux, qui dirige une prospère filature de coton et vit en ménage à trois avec deux sœurs. Et un personnage encore plus mystérieux surnommé «Le Maure». Le Maure n’est pas Maure. Corse peut-être, pour le drapeau à tête de Maure ? Non plus. Le Maure est allemand, exilé, et vit aux crochets de son ami Engels, qui pioche dans la caisse de l’usine pour financer son train de vie pendant qu’il écrit ce secret ouvrage qui devrait, selon lui, changer la face du monde. Le Maure doit son surnom au fait qu’il est mat de peau et que sa chevelure hirsute crêpe autour de son visage. Son vrai nom est Karl Marx. Karl vit en bourgeois, marié à la baronne Von Westphalen. Et en grotesque bourgeois, il vient « d’engrosser » la bonne. Cet enfant ne doit pas naître. Marx a chargé Engels des basses œuvres. Engels s’en débarrasse à son tour. Ainsi, en bout de chaîne, arrivant avant terme, cet enfant va vivre. C’est un garçon. On l’appellera Freddy. Freddy Evans. Comme Charlotte qui devient sa nourrice et le cache. De lui elle ne sait rien. Nous savons tout. Sébastien Spitzer nous lance alors à corps perdu dans un grand roman qui traverse l’Angleterre victorienne de Dickens, celle des usines où n’arrive plus le coton du sud des Etats-unis, en pleine guerre de sécession. Les tonnerres du monde y résonnent et s’y mêlent. La famine d’Irlande comme les remous de cette guerre lointaine. On y rencontre des femmes en survies, prêtes à tous les sacrifices pour sauver leur travail, des volontaires irlandais revenus de la guerre de sécession américaine où ils ont été floués. On a laissé leurs terres aux grands propriétaires du sud. On a donné des miettes, 40 acres et une mûle, aux esclaves libérés. Eux, les Irlandais de Lincoln, on les a renvoyés sans rien. Avec la rage au ventre et un art consommé de la guerre, ces Fenians lancent la guérilla jusqu’au cœur de Londres pour reprendre leur île écrasée aux riches colons anglais. Freddy, fils officiel de Charlotte, sera parmi eux, l’arme au poing, pendant que son père, Le Maure, Karl Marx, termine son ouvrage de mille pages : « Le capital », reçoit chez lui avec faste, et s’enrichit en jouant à la bourse. Des pages coup de poing, avec un final d’une intensité et d’une puissance d’écriture éblouissante. Dans un style qui transporte de page en page, avec la force des grands récits, Sébastien Spitzer campe de magnifiques personnages de fiction au milieu de personnages réels. Et nous révèle des faits longtemps occultés car, contre toute attente -et ce n’est pas la moindre des surprises- tout est vrai dans ce grand roman d’histoire et d’histoires, de chair et de sang, d’espoir et de larmes, où l’époque accouche, dans la douleur, du monde moderne. 433 pages menées d’un coeur battant : celui du lecteur ! Le coeur battant du monde de Sébastien Spitzer. Editions Albin Michel. 

À crier dans les ruines – Alexandra Koszelyk

Des ruines. Une ville fantôme que la nature reprend à elle. Des cris ? Non. Pas même ceux des oiseaux. Un silence glaçant. Nous sommes à Tchernobyl. Ou plus exactement à Pripiat, la ville où logent les employés de la centrale atomique. Vingt ans après. Visite guidée sur les pas de Léna qui descend du bus. Rester dans le groupe. Ne pas s’éloigner. Seule la guide connaît les endroits sûrs. Seule la guide connaît cette ville abandonnée. Seule la guide ? Non. Car Léna a grandi ici. Il y a vingt ans. Et elle revient dans cette zone dévastée avec ce petit compteur Geiger qui crépite le niveau de radiation et une phrase du Docteur Jivago : Tant que le creux de mes bras se souviendra de toi, tant que tu seras encore sur mon épaule et sur mes lèvres, je serais avec toi. C’est que cette ville, qu’elle a fui avec ses parents aux premières heures de la catastrophe, Léna l’a toujours gardée en elle, de la même façon qu’elle y a laissé une partie d’elle-même. Vous connaissez cette image qui représente le yin et le yang ? Un rond contenant deux larmes enlacées, une noire et une blanche, ombre et lumière, avec dans chacune un peu de l’autre, un point ? Ce petit diagramme, ou tout aussi bien ce que Platon appelait le mythe de l’androgyne, un être double et d’une force incroyable, fait d’un homme et d’une femme, qui furent séparés et maintenant se cherchent et s’attirent comme des aimants. Des aimants. Des gens qui s’aiment. Un ensemble. Voilà justement ce qu’étaient les enfants Léna et Ivan jusqu’à ce jour de 1986 où la centrale explose… et les sépare. Chappe de béton sur la centrale et de silence sur le sort des « évacués ». Les destins de Léna et Ivan ressemblent alors à ces deux images. Un tout disjoint. Deux versions de l’exil, extérieur et intérieur. Léna fuit avec ses parents en France pour une nouvelle vie aux belles lumières du Cotentin. Ivan reste dans la pénombre d’un chaos mortifère où une jeunesse de survivants, en sursis, se détruisent. Un monde a disparu. Celui de leur ville désertée. Celui de l’enfance. De l’avenir. Un vide que rien ne peut combler. Mais Ivan est resté en Léna. Comme Léna est restée en Ivan. Comme reste la forêt. Les arbres puissants. Aussi forts qu’une armée. Des tilleuls et des frênes à perte de vue, dans un entrelacs sans fin. Une forêt de platanes résistants et de bouleaux à la sève nourricière. Une forêt de rêves et de légendes venues du fond des temps. Une forêt éternelle qui recouvre obstinément les rues et les immeubles abandonnés. Et dont seul le silence crie dans les ruines. Cette forêt où Léna et Ivan avaient pour habitude de se retrouver. Une terre peut-elle pardonner d’être oubliée ? L’amour peut-il survivre aux jeux terribles du hasard ? Réponse, d’une plume inspirée et profonde, à la fin de ce récit entre lumière et ombre, quand le premier soleil du matin vient caresser le rouge sang d’un coquelicot. À crier dans les ruines. Alexandra Koszelik. Aux forges de Vulcain.  

Où bat le coeur du monde – Philippe Hayat

Night in Tunisia, c’est le nom d’un standard de jazz. Un de ces thèmes dont tout le monde connaît les premières notes sans en savoir le titre. Si vous n’êtes pas féru de Jazz, tapez dans votre barre de recherche. Voilà ! Vous voyez ? Dès les premières notes vous avez reconnu ! C’est un classique qui a été, est et sera repris par tous les grands du Jazz. Il y a juste à aligner les noms : Dizzy Gillespie (qui l’a composé), Dexter Gordon, Charlie Parker, Miles Davis… à continuer la liste et y ajouter celui de Darius Zaken, enfant juif de Tunis, qui devient Darry Kid Zak, clarinettiste et saxophoniste New yorkais, qui hissera son nom à l’affiche au milieu des précédents. En tout cas dans le lumineux roman de Philippe Hayat qui, avec un talent de conteur hors pair, nous raconte l’ascension plus vraie que vraie de ce personnage… de fiction ! Night in Tunisia. Ca pourrait aussi être le titre de ce roman. Pour cette magique nuit en Tunisie où le jeune Darius rencontre la musique pour la première fois, pour cette autre nuit où il croise ces soldats américains noirs et jazzmen, pour cette nuit enfin qui tombe sur la Tunisie et pousse, au vent mauvais, une foule de fanatiques à lyncher son père libraire sous ses yeux et dont lui-même réchappe de justesse. De la nuit, Darius en traversera beaucoup. L‘histoire se répète. Celle des peuples. Celle de ce peuple pour qui comme le lui dit son père tout est un peu différent. Les dialogues entre le père Sauveur et son fils Darius sont à la fois poignants, empreints de sagesse biblique, et d’une humanité à toute épreuve. Des épreuves, justement, Darius n’en manquera pas. Cette nuit est différente des autres nuits. Cette vie est différente des autres vies. Le jeune Darius survit à l’émeute, mais il restera boiteux et muet. Il ne parlera plus jamais. Son langage va devenir la musique… et le chemin est long, dur, et semé de pierres pour apprendre à le parler, le crier, le faire entendre aux autres. Alors, des jardins aux senteurs d’oranger de la Marsa aux ruelles glacées de Brooklyn, des années trente à ce jour de 2015 où Darry donne son dernier concert sous les honneurs, on suit l’histoire du jazz, ou plutôt du Bop, qui traverse l’Amérique de la ségrégation, mais aussi et surtout le chemin d’un homme, empêché, qui advient enfin de lui-même. Darius a tout ce qu’il faut de douleur et de déracinement en lui pour se connecter avec ces géants du jazz sublimes et tourmentés. Magnifiques portraits au passage de Charlie Parker ou de Miles Davis, aux traits si fins qu’il ressemblait à un Christ noir. Mais ce sont les femmes qui porteront Darius. Stella la mère courage. Lou, la jeune femme libre qui s’affranchit de tout. Dinah, la beauté noire qu’il sauve d’un bordel et qui le sauve de l’héroïne. Ces figures de femmes, magnifiques et rédemptrices, fortes et libres, sont des passeuses de vie. Et puis il y a Max, le restaurateur de Tunis qui veille sur Stella quand elle devient veuve. Son amour pour elle, qui s’installe doucement comme l’eau au creux d’un rocher, est un amour bienveillant, humble et sans contreparties. Comme l’amour devrait-être. Et offre des pages d’une grâce absolue. Darius, reviendra à Tunis en 1954, affronter une autre nuit, puis repartira vers d’autres nuits encore. Darius qui joue pour trouver une lueur dans la nuit. Une étincelle de vie. Et qui comme Adam chassé du paradis, devra cesser de se cacher à lui-même pour mener une vie d’homme. Montre-toi. Night in Tunisia. Cette nuit est différente des autres nuits. C’est celle d’avant le jour. Où bat le cœur du monde. Philippe Hayat. Editions Calmann-Levy.

Matador Yankee – Jean-Baptiste Maudet

D’abord le titre. Imparable. Ca pourrait être celui d’un poème de Bukowski, d’une chanson de Tom Waits, d’un film des frères Coen ou d’un western de Sergio Leone. Et il y a de tout ça dans ce livre. Aussi bien et aussi fort. C’est un livre qui se lit comme un film. D’ailleurs tout est cinématographique dans ce roman, écrit d’une plume forte, d’une capacité à faire naître les images, mais aussi à capter les regards ou les attitudes, hors du commun. On se fait embarquer dès l’instant où l’on pose un pied dans le bus avec le personnage de Harper, à la façon qu’il a -en cinq lignes- de se caler dans le siège et de jauger les passagers qui montent, jusqu’au moment où une vieille indienne pas plus haute que les rangées de sièges vient s’asseoir à côté de lui. Ils passeront la nuit l’un à côté de l‘autre comme beaucoup de gens sur terre, sans rien se dire ou presque, mais pas tout à fait seuls. Direction le Mexique des montagnes, l’altitude, les paysages ravinés, les indiens et les fêtes agricoles, entre superstitions et splendeur. On embarque, comme dans une salle obscure devant un bon film. C’est d’ailleurs aussi parce que le roman est imprégné de cinéma et de références cinématographiques qu’on le « voit » aussi bien. Le cinéma, il est annoncé dès l’épigraphe tiré d’un poème de Sam Shepard. Comme au cinéma. Comme la vie imitant le cinéma. Surtout quand la vie n’arrive pas à se vivre, comme celle du héros, Juan Harper, ou plutôt John, un matador américain, cowboy de rodéo aussi quand il le faut, dont la vie se dilue entre arènes et alcool, entre déserts et montagnes. Surement un peu tordu, mais en tout cas droit dans ses bottes. Un gars couvert de cicatrices (et pas seulement dehors) né d’une mère Mexicaine et qui pense devoir sa chevelure blonde à Robert Redford. Un gars, dont le soir titube entre bières et Tequila, qui semble habiter un destin révolu, trop grand pour lui, qu’il s’efforce de rétrécir à la taille d’une vie humaine, à la place qui reste. Mais un gars qui fait ce qu’il faut. Ce qu’il doit. Comme un de ces derniers héros dont il a voulu chausser les bottes éculées. Le Sundance Kid dont il a les boucles couleur de blé. Alors quand il arrive à destination, dans un trou perdu, et qu’un colosse facétieux l’attend avec une pancarte Mister Gringo Torero, il y a un changement de programme, rien d’embêtant… il ne se doute pas qu’il va se retrouver pris dans un engrenage qui va l’emmener sur les routes du danger et de la rédemption en compagnie d’un notable roublard, une beauté campagnarde et un vieil apache allumé. Il ne s’en doute pas, mais comme il prend ce qui vient, il n’en doute pas non plus. Le récit oscille de façon jubilatoire entre le tragique, le burlesque et l’héroïque, au milieu de personnages au ras du sol mais hauts en couleur, poétiques, abimés, impénétrables mais qu’on a vite l’impression d’avoir pour amis tant ils exultent de vie. Alors on part pour un roman qui fonce sur des routes au bord du précipice, cambre le dos à la charge du taureau, descend des litres de tequila, baise à pleines mains et caracole entre les ornières et les ravins, les ordures et les saints. Un roman Mexicain. Un roman Américain. Un roman Français. Qui se lit d’une traite. Les yeux parfois éblouis par le soleil, le souffle raccourci par l’altitude ou peut-être la force du style et de l’écriture. Fondu au noir. Générique de fin. Applaudissements. Matador Yankee. Jean-Baptiste Maudet. Editions Le passage.