Pas ce soir – Amélie Cordonnier

Quand on ne fait plus l’amour, est-ce que l’amour se défait ? L’autre qui part dormir dans la chambre d’à côté, comme une banquise qui se détache. Le froid quand le feu est encore là, sous la peau. Le feu mais plus la flamme. L’absence comme un silence qui crie. Qui appelle le corps de l’autre. S’en rappelle surtout. Ce qu’on y fait. Ce qu’on en fait. Ce qu’il vous fait. Faire. Défaire. Refaire. On compte. Le compte n’y est pas. On recompte. Ecrit au présent, le présent de l’absence, ce roman endosse le point de vue de l ’homme. Du corps de l’homme qui désire comme on pense. Trop. Mal. De façon compulsive. En panique. Un désir en désordre. Avec la précision de la douleur, Amélie Cordonnier ausculte l’anatomie de ce désir abandonné à lui-même. On sait le comment, on redoute un pourquoi. On dira la lassitude. On dira la routine. On dira la ménopause. On dira que les filles sont parties. On dira ce qui passe par la tête. La tête voit ce qu’elle veut, mais le corps veut jouir encore. Le corps de l’autre devient objet de fantasme, de rancœur, de frustrations, de colère, d’adoration quand même, toujours. Un homme donc qui se met dans tous ses états, surtout les pires, s’avilissant à force de ne plus être voulu, de ne plus être touché. Alors on essaie tout le reste, tout ce qui reste, qui ressemble, qui salit. Le catalogue des solitudes. Des misères. Un soi sans l’autre. Déchu. Toucher le fond. L’autre nom d’un espoir. Ce roman cru comme un néon éclaire cette part de ténèbres. Il incarne au sens propre – dans la chair – le manque. Assouvir sans avoir. Mais rester. Peut-être la plus belle phrase du livre (P 142), celle qui en porte toute la force : Un homme amoureux puisqu’il attend. Pas ce soir, d’Amélie Cordonnier – Editions Flammarion.

S’adapter – Clara Dupont-Monod

Certaines pluies lourdes et violentes inondent le sol et glissent à sa surface, le laissant dévasté. Rien n’y pousse, rien n’y abonde, que la désolation. Parfois, à l’inverse, de douces pluies de printemps qui se déversent goutte à goutte, larme à larme, infusent dans la terre et descendent jusqu’à la racine, là où les choses poussent, fleurissent, s’épanouissent. Ainsi va la nature. La nature humaine et la nature où elle advient. Ainsi va aussi ce roman écrit d’une plume simple et limpide qui laisse par instant jaillir un éclat, une fulgurance, bref un trésor tout entier dans une phrase. Il ruisselle sans inonder. Il nourrit et infuse. Il noue. Les liens ici sont ceux de la famille. Une famille où naît un enfant lourdement handicapé, un enfant incapable de marcher, de tenir sa tête droite, privé de parole, aveugle, emmuré en lui-même. Cet enfant va devenir le centre de gravité de la famille. Le centre et la gravité aux deux sens du terme. « Cet être n’apprendrait jamais rien et de fait, c’est lui qui apprenait aux autres ». Il va donner à chacun une place, un être. Il y aura donc l’aîné, la cadette, le dernier et l’enfant. L’enfant qui ne sera jamais qu’un enfant. Les autres se bâtiront chacun à leur façon, chacun à leur leçon, à l’aune de cet enfant empêché. Ils grandiront et se grandiront dans l’amour immense qu’ils se découvriront, parfois avec peine, toujours avec force. Dans ce roman magnifique de douceur, la nature omniprésente et si bien écrite est porteuse de joie. Les sons, les goûts, la caresse de l’eau du torrent, le bruit léger des feuilles dans le vent, chacun y communie autour de ce qui est libre et accessible à tous. Une nature sauvage et pourtant rassurante, qui regarde les hommes pour ce qu’ils sont et nous invite à les accepter avec elle. De toutes beautés. S’adapter de Clara Dupont-Monod – aux éditions Stock. Prix Goncourt des Lycéens 2021. Prix Femina 2021.

La plus secrète mémoire des hommes – Mohamed Mbougar Sarr

Le roman de Mohamed Mbougar Sarr « La plus secrète mémoire des hommes » est un livre compliqué. Non pas qu’il soit difficile à lire. Il y a une force d’écriture, un plaisir du verbe, une profondeur et des personnages, charnels et vibrants, qui vous emportent immédiatement. Dès la première page. Dès les premiers lignes. Non c’est un livre compliqué au sens où certaines montres sont dites à complication. Elles recèlent des cadrans supplémentaires, des rouages inédits, complexes, et pourtant tournent parfaitement, simplement, facilement, en apparence. C’est la marque d’un haut savoir-faire, d’une conscience du temps et de l’œuvre, d’une intelligence peu commune et d‘une richesse certaine. De la richesse, ce roman en regorge, celle des pauvres, de ceux qui n’ont rien mais ont le monde en partage. Un coin de ciel. Une case de terre ocre. Et une vie capable de tous les possibles. Cette foi en l’homme. En sa capacité à conduire son destin hante ce récit viscéral. Quand le jeune écrivain Diégane Faye part sur les traces du mystérieux T.C Elimane, « le Rimbaud nègre » des années trente, auteur d’un seul livre aussi brûlant que polémique, il ne sait pas qu’il va ouvrir une boîte de Pandore, celle qui va lui faire traverser un siècle d’histoire, trois continents, et qui va le traverser lui-même, de ses fulgurances et de ses questionnements. Et nous avec lui. Des complications donc. De fins rouages qui emportent, broient ou élèvent. Délivrant au passage de puissants portraits de femmes et d‘hommes remarquables. Ecrit dans un style magnifique et une langue incandescente, ce roman questionne la littérature, l’histoire, la chair, mais surtout nous entraîne au plus profond de notre humanité. Un roman total, un livre monde, d’une intense et douloureuse beauté. Un chef d’œuvre au sens propre du terme. Bouleversant jusqu’au vertige. La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr. Aux éditions Philippe Rey.

La grande Vallée – Edouard Bureau

Gustave Flaubert disait que pour qu’une chose soit intéressante, il faut la regarder longtemps. Voilà bien ce que fait Edouard Bureau dans ce roman, regarder longtemps. Prendre le temps pour ce qu’il est. C’est à dire de la vie. Cette pastorale est une longue fable à contre-courant, à rebrousse-poil. On y avance au pas lent d’un troupeau guidé par deux jeunes chevriers. Il faut accepter de ralentir, de lever les yeux vers le ciel ou de les baisser vers la terre, de fleurs en brins d’herbe, pour en mériter les beautés. Ici les animaux parlent, et le jeune Arno, dit Le Merle, peut cheminer de nuit en discutant avec la haute silhouette qui surgit à ses côtés, celle de l’Immense peine. Edouard Bureau livre ce faisant des pages magnifiques et inspirées, entre nature et merveilleux. Il prend un plaisir évident à rester avec ses personnages, qu’il regarde avec tendresse, avec fraternité. Quand dans la grande vallée arrive le progrès. L’industrieux. Le profit pour le profit. La terre forcée. L’harmonie des jours heureux se recouvre de fer et de grisaille. Le vent de la colère va se lever, avec des scènes épiques où l’on retrouvera les plus belles fulgurances du « Lion sans crinière », premier roman de l’auteur. Bien sûr, la nature (ou la prose d’Edouard Bureau) est prolixe et abondante. Il faut parfois sauter quelques pages trop denses ou y prendre appui sur deux phrases solides et minérales pour avancer, mais l‘épure viendra. Mon ami Stéphane Rozès, politologue et homme de culture, fait souvent référence au génie français. Edouard Bureau, dans ses poses dandy et sa façon de choisir les mots rares et les idées singulières, y fait honneur. Il y a en lui du Fournier, du Rostand, du Giono, du Bernanos. Il porte sur ses jeunes épaules cet héritage avec la foi et le panache qui font de lui un écrivain et de la littérature un étendard. Nul doute qu’il construit ainsi une œuvre là où tant d’autres n’écrivent que des livres. A suivre donc. La grande Vallée – Edouard Bureau – Editions du cherche midi – Cobra

Deacon King Kong – James McBride

Il y a cette expression américaine « Bigger than life ». Plus grand que la vie. On s’en sert en général pour désigner quelqu’un de pittoresque, extravagant, généreux, truculent, passionné, excessif. Quelqu’un qui est trop. Une majuscule. Une majesté. Bigger than life, plus grands que la vie, les personnages de James McBride le sont. Plus grands que la leur en tout cas. Prenez Sportcoat, par exemple, il fabrique cette gnôle improbable, le King Kong, qui lui ravage le foie et le cerveau, avec vue directe sur la statue de la liberté, au large. Il est aussi le diacre de cette petite église du quartier noir des Five ends. Personne ne sait exactement à quoi sert un diacre. Personne ne sait exactement à quoi sert la vie. Alors Sportcoat est plus grand qu’un diacre. Il est ivrogne. Et entraîneur de Base-ball. Il picole dans la chaufferie avec son ami Hot Sausage et regrette le bon vieux temps où son Hettie était encore vivante et lui pourrissait la vie. Encore la vie, tiens, qui revient de tous les côtés. Donc Sportcoat est diacre, même si on n’est pas sûr de savoir à quoi ça correspond. On n’est pas sûr non plus que les soeurs de cette église soient réellement des sœurs, plutôt d’accortes créatures qui débordent de leur chair, appétissantes et voluptueuses comme dans les dessins de Crumb. Des femmes de couleur qui font tourner les têtes et battre les cœurs. Comme celui de l’officier Potts, le flic Irlandais en fin de carrière. Il en pince pour Sister Gee. La scène de leur rencontre, dans l’église des Five ends, au coeur d’une enquête policière, est une des plus belles, troublantes, sensuelles, sexuelles, émouvantes, justes et totalement déjantées que vous ne lirez jamais. Deacon King Kong est une célébration de la grandeur des petits, des humbles, des hommes et des femmes qui, plus grands qu’eux-mêmes, le deviennent en débordant d’amour, de foi en la chair, de plans foireux, de rêves qui n’en sont même pas. De gens qui survivent pour ne pas sous-vivre, assignés à résidence dans la pauvreté et le déclassement. Il y a ceux qui font avec, se débrouillent, ceux qui tombent du mauvais côté, se relèvent comme Elefante, le mafieux italien du dock ou comme le jeune Deems, le dealer qui vient de prendre une balle dans l’oreille. Sportcoat était tellement saoul qu’il ne sait pas pourquoi il a fait ça. Il n’en n’a aucun souvenir. Et comme un aveugle qui marche sans la voir au milieu d’une émeute, il va traverser intact le chaos qu’il a déclenché, une théorie des dominos qui va entrechoquer les vies de chacun, jusqu’à un final bouleversant d’humanité, à pleurer de rire et rire sous les pleurs. Un roman magistral, jubilatoire, incisif. Plus grand que la vie ? Même pas besoin ! Elle est plus grande que tout. Deacon King King de James McBride aux éditions Gallmeister.

Là où naissent les prophètes – Olivier Rogez

« Je n’ai pas fait le bien que je voulais faire, j’ai fait le mal que je ne voulais pas faire ». La définition du péché selon Saint-Paul pourrait irriguer les pages de ce roman et couler comme un poison dans les veines de ses personnages. Un poison ou l’annonce d’une rédemption. Peut-être les deux. De Gaulle volait, en d’autres temps, vers l’orient compliqué avec des idées simples. Olivier Rogez nous emmène dans une Afrique complexe avec des hommes simples, de la simplicité des justes, des humbles, des fous et des saints. Alors qu’une caravane recrutée par une jeune américaine exaltée se met en route pour aller évangéliser le nord du Nigéria en proie aux bandes armées djihadistes ; un ermite solitaire voyage à pied à la recherche d’une cité idéale, bénissant le nom d’Allah et ralliant à lui jeunes perdus et villageois dépossédés. Chacun voit midi à sa porte et Dieu à son ciel. De son côté, Balthus jeune officier athée, part avec ses hommes à la recherche d’une jeune fille disparue. Parcourant la brousse, ils vont tous, avant de se rencontrer, croiser la haine, le doute, la peur, les faux croyants, les vrais cyniques, mais aussi l’amour et pourquoi pas le pardon. Un voyage entre foi, croyances et superstitions, mais surtout un voyage en terre humaine où chacun se révèlera à lui-même. Autour de la figure bouleversante de Wendell, le jeune pasteur illuminé, ancien enfant soldat hanté par ses crimes, Olivier Rogez compose avec force d’inoubliables personnages aux destins malmenés et renvoie dos à dos ceux qui, des deux côtés, font dire aux écritures ce qu’ils veulent, prêchant pour les autres et prenant pour eux-mêmes. Au milieu du chaos qu’ils sèment, les hommes et les femmes de bonne volonté – j’allais dire de bonne foi – qu’ils croient ou pas, qu’ils croient ou plus, finissent par se découvrir bien plus proches qu’il n’y paraît, à l’aune d’une nature riche de toutes les différences, et de tous les possibles. Nous avons beaucoup à apprendre de l’Afrique. Comme par exemple, cette puissante leçon d’humanité et d’espoir, magnifiquement écrite. Un grand roman. Là où naissent les prophètes, d’Olivier Rogez. Editions Le passage.

Seule en sa demeure – Cécile Coulon

Elle s’appelle Aimée et elle le sera, telle est la promesse (tenue) de ce roman de Cécile Coulon. Aimée sera traversée par l’amour comme un vase ou peut-être une vitre brisée par une pierre, en morceaux épars, pour libérer ce qu’il y a à l’intérieur. Cécile Coulon nous emmène au XIXeme siècle. Un roman à l’imparfait donc, de l’imperfection des hommes et des femmes, s’efforçant de rester droits sous le poids du ciel. De la vie. Il y a beaucoup de beauté dans ce roman à l’écriture soignée. Soigner comme l’on dit bien faire, mais surtout réparer. Une écriture qui voit et répare. Comme l’amour. Ou la grâce. Une écriture qui prend soin des âmes et des corps, ventre tremblant, souffle troublé. Il y a de la grâce donc dans ce roman. Celle des lumières d’après la pluie, de l’odeur humide du matin, de l’effleurement d’une main sur une épaule. Ce qui sauve. Il y a de la grâce et il y a de la beauté. La beauté des lieux d’abord, à l’inquiétante étrangeté chère à Freud. Cécile Coulon nous montre que les lieux font les hommes tout autant que les hommes font les lieux. Ils prennent pierre comme on prend racine. Ce qui tient au sol et résiste au temps, aux éléments, aux déchirements. Dans cette demeure, un endroit où l’on reste – l’on demeure – Aimée deviendra femme, affrontant secrets et mensonges, et se découvrant elle-même. Seule en sa demeure, du verbe demeurer. Cécile Coulon explore l’intime, d’une écriture charnelle et profonde, et nous éblouit comme un soleil d’après l’orage, avec des phrases d’une justesse sidérante, d’une délicatesse infinie. La noirceur tombe peu à peu sur les pages comme le soir sur le jour, laissant les hommes et les femmes habiter leur destin comme des maisons aussi dures que fragiles. Des hommes et des femmes faits du même sang rouge nuit, comme justement la couverture de ce roman vibrant d’humanité que l’on termine en gardant en soi de petits trésors, comme cette phrase de la lettre d’Aleth: « Que les jours prochains soient beaux et les hommes bons avec toi ». Amen. Cécile Coulon. Seule en sa demeure. Editions l’Iconoclaste.

Géantes – Murielle Magellan

Quelle est la place d’une femme ? La place d’une femme dans le monde des hommes et des femmes ? La place d’une femme dans une femme ? La place qu’elle prend. Quelle est la place d’une passion dans une vie. Une vie de femme. Une vie de femme dans le monde des hommes et des femmes. Laura, le personnage central de Géantes va incarner, au sens propre comme au figuré, la réponse à ces questions. Quand sa passion pour la littérature Japonaise (magnifiques pages) vient à lui donner une place inattendue, presque par hasard, Laura, la petite femme ronde, se met à grandir, comme si la place disponible en elle ne suffisait pas pour contenir autant. Se contenir. C’est bien ça qu’elle avait fait jusqu’à lors. Rester dans les limites. De son corps. De sa vie. Avec son mari. Son travail. Ses proches. Alors quand advient une forme de réussite, Laura se retrouve à prendre c’est le cas de le dire, de la hauteur. Elle grandit physiquement. C’est là que les ennuis commencent. Quelques centimètres de plus étaient tolérables. Mais Laura continue à grandir. A s’élever. Elle, qui passait inaperçue, devient remarquable. Une femme remarquable, donc. Et ça pose problème. Remarquable, Murielle Magellan, la Murielle du roman, qui raconte en parallèle à cette fable, la genèse de ce texte, l’est aussi. Elle est d’ailleurs remarquée par un célèbre écrivain russe. Makine, puisqu’il s’agit de lui, lui confie une étrange mission : écrire ce que lui, en tant qu’homme, ne pourrait pas écrire. Sur les femmes. Pourquoi ? La question est posée et le suspens lancé. Au fil des pages, comme sur un fil de funambule, en équilibre maîtrisé par une structure impeccable, les deux intrigues se reflètent chapitre après chapitre. La fable et le réel. Le pourquoi et le comment. Au fur et à mesure que Laura s’émancipe, remarquable, elle le devient aussi, et peut-être surtout, pour elle-même, qui ne s’était jamais vraiment vue. Murielle va, elle, trouver le pourquoi de la curieuse injonction de l’écrivain russe, et nous révéler dans une fin habile, en quoi cette fable, celle de Laura, y répond. L’accomplissement de soi est une des belles promesses – tenues – de ce roman profond et délicat. Et c’est dans sa propre différence (merveilleux personnage d’Eliezer) que chacun trouve à accueillir celle de l’autre. Sa place. Unique et universelle. A la taille de l’humanité. La littérature, dans ce roman d’une intelligence rare, grandit les gens, élève les âmes, et porte haut les cœurs, alors on remerciera Murielle Magellan de nous offrir, en le lisant, l’occasion de prendre une telle hauteur. 

Géantes de Muriel Magellan. Editions Mialet-Barrault (Flammarion).

Les heureux du monde – Stéphanie des Horts

Ils sont venus, ils sont tous là. Fitzgerald, Hemingway, Dos Passos, Picasso, Braque, Gertrude Stein, Cocteau, Fernand Léger, Cole Porter… Les Américains fuyant la prohibition, les Russes fuyant les bolchéviques, les Espagnols, les Italiens, les peintres, les écrivains… Ils passent l’été au cap d’Antibes, l’hiver à Montparnasse. Paris est une fête. Leur vie aussi. Le temps tourne sur lui-même comme un danseur des ballets de Diaghilev. Ça tombe bien, le chorégraphe est là aussi. Et Serge Lifar. On boit beaucoup, on rit, on danse. Il y a des femmes qui aiment les femmes. Des hommes qui aiment les hommes. Des femmes qui aiment leurs hommes qui aiment leur femme. Et aussi celle des autres parfois. Et leur mari peut-être. Ce petit monde, mondain, s’aime, s’admire, se jalouse mais serre les rangs quand l’épreuve ou l’adversité arrivent. Des histoires d’amitiés. Des histoires d’amour. Au centre de ce cercle, il y a les Murphy, Sara et Gerald. Les Murphy sont beaux, les Murphy sont riches, Ils sont libres et non conventionnels. Ils sont aux années folles ce qu’Henry Murger était à la Bohème. Une sorte de définition. Ce couple qui le fascine et à qui il s’identifie, inspire à Scott Fitzgerald les personnages de « Tendre est la nuit ».  Beaucoup d’eux, un peu de lui et Zelda, sa femme. Et les années folles. Mais peu à peu, insidieusement, la folie douce se transforme en vraie folie. L’ivresse en gueule de bois. On trinquait avec Hemingway, on titube avec Fitzgerald. Les romans paraissent. Les amours fidèles se transforment en amitiés trahies. Le bonheur en malheur. L’Europe en champ de bataille. On a dépassé les limites, elles le font payer. C’est le prix pour inventer la modernité, pour écrire ou peindre des chefs d’œuvres. Stéphanie des Horts nous entraîne, dans un style fait de phrases courtes et tranchantes dans le tourbillon des années trente jusqu’au chaos, celui qui accouche des étoiles filantes. Avec une capacité rare à nous placer au plus près des personnages, de leurs tourments et de leur génie, elle nous met au cœur de la création et au corps de la liberté. A fleur de peau. Tendre était la nuit. Cruel sera le jour, quand le soleil se lève. La fête est finie. Mais Dieu qu’elle était belle. Et qu’elle nous est bien contée. Merci. Stéphanie des Horts – Les heureux du monde – éditions Albin Michel.

Canoës – Maylis de Kerangal

Une voix dit beaucoup plus que ce qu’elle ne prononce. Une voix rappelle, annonce, séduit, émeut, trahit un imperceptible changement. Une voix murmure, crie, libère, chante. Une voix bégaye, hésite, retient, butte. Une voix découvre. Dévoile. Une voix montre des cicatrices. Comme le corps. C’est la poésie de tout cela qu’exhale ce recueil de nouvelles. La voix. Comme un parfum. La voix qui se dissout dans l’air, et que l’air retient, quelques instants. Une voix qui est encore le corps quand le corps n’est plus. Un souvenir. Une trace. Un message sur un répondeur que l’on tarde à effacer. Une voix dans la radio, sur un enregistrement. Une empreinte. Une emprise peut-être. Ce sont des voix de femmes. De femmes qui disent et se disent. Des voix qui se font plus graves avec le temps. Et avec l’époque. La voix des femmes a baissé depuis une cinquantaine d’années. Depuis qu’elles rallient les lieux de pouvoir. La voix s’adapte. Et quand il faut s’adapter, elle change même en premier, comme celles de Sam ou Kid, dans la longue nouvelle centrale Mustang. La voix de la narratrice y change aussi, même si elle ne le sait pas, dans ses mots, les sensations, le regard. Un voyage. C’est la langue étrangère qui fait ça. Ou l‘endroit. Ou l’étrangeté. Sept nouvelles donc, qui contiennent toutes des voix de femmes, et le mot canoë. En vrai, en pendentif, ou comme une métaphore. Ce qui est à propos, car en grec le mot métaphore signifie transport. Canoë donc. Voix sur les ondes. Tout ce que la voix transporte. D’humain et d’animal. Dans une nature magnifiquement décrite et omniprésente où elle se fond. Au final, Maylis de Kerangal écrit non pas un recueil qui s’écoute -un recueil se lit- mais un recueil qui s’entend. Alors on se prend à tendre l’oreille, transporté par une écriture visuelle, au style pur et lumineux. Charnel. Incarné. Peu de livres font ainsi référence à la voix, avec tant de justesse, d’acuité et de poésie. Celle du vivant. A moi qui ai beaucoup écrit pour la voix, la voix des autres, que ce soit des chansons, des scenarios, des poèmes, ces nouvelles ont parlé, par leurs dits et leurs non-dits, comme une musique. En interprétation. Variations sur la nature. Humaine. La nature humaine. Et je me suis surpris à les relire, comme on réécoute une chanson à peine terminée. Pour les silences entre les mots. De la musique encore.  Maylis de Kerangal – Canoës – Aux éditions Verticales