Seule en sa demeure – Cécile Coulon

Elle s’appelle Aimée et elle le sera, telle est la promesse (tenue) de ce roman de Cécile Coulon. Aimée sera traversée par l’amour comme un vase ou peut-être une vitre brisée par une pierre, en morceaux épars, pour libérer ce qu’il y a à l’intérieur. Cécile Coulon nous emmène au XIXeme siècle. Un roman à l’imparfait donc, de l’imperfection des hommes et des femmes, s’efforçant de rester droits sous le poids du ciel. De la vie. Il y a beaucoup de beauté dans ce roman à l’écriture soignée. Soigner comme l’on dit bien faire, mais surtout réparer. Une écriture qui voit et répare. Comme l’amour. Ou la grâce. Une écriture qui prend soin des âmes et des corps, ventre tremblant, souffle troublé. Il y a de la grâce donc dans ce roman. Celle des lumières d’après la pluie, de l’odeur humide du matin, de l’effleurement d’une main sur une épaule. Ce qui sauve. Il y a de la grâce et il y a de la beauté. La beauté des lieux d’abord, à l’inquiétante étrangeté chère à Freud. Cécile Coulon nous montre que les lieux font les hommes tout autant que les hommes font les lieux. Ils prennent pierre comme on prend racine. Ce qui tient au sol et résiste au temps, aux éléments, aux déchirements. Dans cette demeure, un endroit où l’on reste – l’on demeure – Aimée deviendra femme, affrontant secrets et mensonges, et se découvrant elle-même. Seule en sa demeure, du verbe demeurer. Cécile Coulon explore l’intime, d’une écriture charnelle et profonde, et nous éblouit comme un soleil d’après l’orage, avec des phrases d’une justesse sidérante, d’une délicatesse infinie. La noirceur tombe peu à peu sur les pages comme le soir sur le jour, laissant les hommes et les femmes habiter leur destin comme des maisons aussi dures que fragiles. Des hommes et des femmes faits du même sang rouge nuit, comme justement la couverture de ce roman vibrant d’humanité que l’on termine en gardant en soi de petits trésors, comme cette phrase de la lettre d’Aleth: « Que les jours prochains soient beaux et les hommes bons avec toi ». Amen. Cécile Coulon. Seule en sa demeure. Editions l’Iconoclaste.

Géantes – Murielle Magellan

Quelle est la place d’une femme ? La place d’une femme dans le monde des hommes et des femmes ? La place d’une femme dans une femme ? La place qu’elle prend. Quelle est la place d’une passion dans une vie. Une vie de femme. Une vie de femme dans le monde des hommes et des femmes. Laura, le personnage central de Géantes va incarner, au sens propre comme au figuré, la réponse à ces questions. Quand sa passion pour la littérature Japonaise (magnifiques pages) vient à lui donner une place inattendue, presque par hasard, Laura, la petite femme ronde, se met à grandir, comme si la place disponible en elle ne suffisait pas pour contenir autant. Se contenir. C’est bien ça qu’elle avait fait jusqu’à lors. Rester dans les limites. De son corps. De sa vie. Avec son mari. Son travail. Ses proches. Alors quand advient une forme de réussite, Laura se retrouve à prendre c’est le cas de le dire, de la hauteur. Elle grandit physiquement. C’est là que les ennuis commencent. Quelques centimètres de plus étaient tolérables. Mais Laura continue à grandir. A s’élever. Elle, qui passait inaperçue, devient remarquable. Une femme remarquable, donc. Et ça pose problème. Remarquable, Murielle Magellan, la Murielle du roman, qui raconte en parallèle à cette fable, la genèse de ce texte, l’est aussi. Elle est d’ailleurs remarquée par un célèbre écrivain russe. Makine, puisqu’il s’agit de lui, lui confie une étrange mission : écrire ce que lui, en tant qu’homme, ne pourrait pas écrire. Sur les femmes. Pourquoi ? La question est posée et le suspens lancé. Au fil des pages, comme sur un fil de funambule, en équilibre maîtrisé par une structure impeccable, les deux intrigues se reflètent chapitre après chapitre. La fable et le réel. Le pourquoi et le comment. Au fur et à mesure que Laura s’émancipe, remarquable, elle le devient aussi, et peut-être surtout, pour elle-même, qui ne s’était jamais vraiment vue. Murielle va, elle, trouver le pourquoi de la curieuse injonction de l’écrivain russe, et nous révéler dans une fin habile, en quoi cette fable, celle de Laura, y répond. L’accomplissement de soi est une des belles promesses – tenues – de ce roman profond et délicat. Et c’est dans sa propre différence (merveilleux personnage d’Eliezer) que chacun trouve à accueillir celle de l’autre. Sa place. Unique et universelle. A la taille de l’humanité. La littérature, dans ce roman d’une intelligence rare, grandit les gens, élève les âmes, et porte haut les cœurs, alors on remerciera Murielle Magellan de nous offrir, en le lisant, l’occasion de prendre une telle hauteur. 

Géantes de Muriel Magellan. Editions Mialet-Barrault (Flammarion).

Les heureux du monde – Stéphanie des Horts

Ils sont venus, ils sont tous là. Fitzgerald, Hemingway, Dos Passos, Picasso, Braque, Gertrude Stein, Cocteau, Fernand Léger, Cole Porter… Les Américains fuyant la prohibition, les Russes fuyant les bolchéviques, les Espagnols, les Italiens, les peintres, les écrivains… Ils passent l’été au cap d’Antibes, l’hiver à Montparnasse. Paris est une fête. Leur vie aussi. Le temps tourne sur lui-même comme un danseur des ballets de Diaghilev. Ça tombe bien, le chorégraphe est là aussi. Et Serge Lifar. On boit beaucoup, on rit, on danse. Il y a des femmes qui aiment les femmes. Des hommes qui aiment les hommes. Des femmes qui aiment leurs hommes qui aiment leur femme. Et aussi celle des autres parfois. Et leur mari peut-être. Ce petit monde, mondain, s’aime, s’admire, se jalouse mais serre les rangs quand l’épreuve ou l’adversité arrivent. Des histoires d’amitiés. Des histoires d’amour. Au centre de ce cercle, il y a les Murphy, Sara et Gerald. Les Murphy sont beaux, les Murphy sont riches, Ils sont libres et non conventionnels. Ils sont aux années folles ce qu’Henry Murger était à la Bohème. Une sorte de définition. Ce couple qui le fascine et à qui il s’identifie, inspire à Scott Fitzgerald les personnages de « Tendre est la nuit ».  Beaucoup d’eux, un peu de lui et Zelda, sa femme. Et les années folles. Mais peu à peu, insidieusement, la folie douce se transforme en vraie folie. L’ivresse en gueule de bois. On trinquait avec Hemingway, on titube avec Fitzgerald. Les romans paraissent. Les amours fidèles se transforment en amitiés trahies. Le bonheur en malheur. L’Europe en champ de bataille. On a dépassé les limites, elles le font payer. C’est le prix pour inventer la modernité, pour écrire ou peindre des chefs d’œuvres. Stéphanie des Horts nous entraîne, dans un style fait de phrases courtes et tranchantes dans le tourbillon des années trente jusqu’au chaos, celui qui accouche des étoiles filantes. Avec une capacité rare à nous placer au plus près des personnages, de leurs tourments et de leur génie, elle nous met au cœur de la création et au corps de la liberté. A fleur de peau. Tendre était la nuit. Cruel sera le jour, quand le soleil se lève. La fête est finie. Mais Dieu qu’elle était belle. Et qu’elle nous est bien contée. Merci. Stéphanie des Horts – Les heureux du monde – éditions Albin Michel.

Canoës – Maylis de Kerangal

Une voix dit beaucoup plus que ce qu’elle ne prononce. Une voix rappelle, annonce, séduit, émeut, trahit un imperceptible changement. Une voix murmure, crie, libère, chante. Une voix bégaye, hésite, retient, butte. Une voix découvre. Dévoile. Une voix montre des cicatrices. Comme le corps. C’est la poésie de tout cela qu’exhale ce recueil de nouvelles. La voix. Comme un parfum. La voix qui se dissout dans l’air, et que l’air retient, quelques instants. Une voix qui est encore le corps quand le corps n’est plus. Un souvenir. Une trace. Un message sur un répondeur que l’on tarde à effacer. Une voix dans la radio, sur un enregistrement. Une empreinte. Une emprise peut-être. Ce sont des voix de femmes. De femmes qui disent et se disent. Des voix qui se font plus graves avec le temps. Et avec l’époque. La voix des femmes a baissé depuis une cinquantaine d’années. Depuis qu’elles rallient les lieux de pouvoir. La voix s’adapte. Et quand il faut s’adapter, elle change même en premier, comme celles de Sam ou Kid, dans la longue nouvelle centrale Mustang. La voix de la narratrice y change aussi, même si elle ne le sait pas, dans ses mots, les sensations, le regard. Un voyage. C’est la langue étrangère qui fait ça. Ou l‘endroit. Ou l’étrangeté. Sept nouvelles donc, qui contiennent toutes des voix de femmes, et le mot canoë. En vrai, en pendentif, ou comme une métaphore. Ce qui est à propos, car en grec le mot métaphore signifie transport. Canoë donc. Voix sur les ondes. Tout ce que la voix transporte. D’humain et d’animal. Dans une nature magnifiquement décrite et omniprésente où elle se fond. Au final, Maylis de Kerangal écrit non pas un recueil qui s’écoute -un recueil se lit- mais un recueil qui s’entend. Alors on se prend à tendre l’oreille, transporté par une écriture visuelle, au style pur et lumineux. Charnel. Incarné. Peu de livres font ainsi référence à la voix, avec tant de justesse, d’acuité et de poésie. Celle du vivant. A moi qui ai beaucoup écrit pour la voix, la voix des autres, que ce soit des chansons, des scenarios, des poèmes, ces nouvelles ont parlé, par leurs dits et leurs non-dits, comme une musique. En interprétation. Variations sur la nature. Humaine. La nature humaine. Et je me suis surpris à les relire, comme on réécoute une chanson à peine terminée. Pour les silences entre les mots. De la musique encore.  Maylis de Kerangal – Canoës – Aux éditions Verticales

La sacrifiée du Vercors – François Médéline

Ce n’est pas une question d’ingrédients, plutôt de façon de les travailler. C’est vrai en cuisine. C’est vrai en pâtisserie. Et c’est vrai pour ce roman. En effet, « La sacrifiée du Vercors » a tous les ingrédients d’un polar. Un flic solitaire. Une journaliste perspicace. Le meurtre sauvage d’une jeune femme du coin. Un coupable idéal. Un lieu mythique. De troubles jeux de pouvoirs. Ca pourrait être un polar de James Ellroy. Et ça n’en n’est pas loin. Pourtant ici pas de mystère. Pas de Dahlia noir. Les seuls surnoms sont les noms de code des résistants. Nous sommes en 1944, en pleine épuration. On règle les comptes. Quitte à charger la note, ou à alléger l’addition, en fonction des intérêts supérieurs et des petits arrangements. Une période trouble, propice à décliner toutes les teintes de la noirceur humaine, jusqu’au rouge sang. Un sang qu’on retrouve d’ailleurs souvent dans les titres des chapitres, tous tirés de poèmes de résistants. Magnifique idée, qui élève ce roman par la chair du sacrifice. Des idéaux. Ici des hommes sont morts. Des hommes ont vécu la peur, le froid, la violence des combats. Des hommes, des héros ordinaires. Parfois des salauds tout aussi ordinaires. Ca pourrait donc être un polar, mais ça n’en n’est pas un, ou si peu. Pas de mystère ni de suspens. On comprend vite qui est le coupable et pourquoi. Un polar peu polar donc, où le genre est juste un terrain balisé pour un véhicule au moteur puissant : le style. Un style fait de phrases au présent. Courtes. Sèches. Tendues. Affutées comme des lames. François Médéline taille dans le brouillard avec une écriture précise, lucide et acérée. Un style cut, cinématographique, où les personnages sont définis par leurs actes, plus que par ce qu’ils pensent. Une qualité rare en littérature, qui met le lecteur avec eux, derrière leur épaule, comme une caméra portée. C’est donc pour cette raison que l’on peut ranger ce roman dans sa bibliothèque juste à côté de ceux d’Ellroy. Mais aussi pour cette capacité d’observation hors du commun, qui d’un geste, d’une attitude, d’une expression, dévoile plus que de longues introspections. Ce livre nous rappelle que ce sont les hommes qui font l’histoire, qu’elle recouvre leurs histoires de sa majesté, et qu’il en reste quoi ? Parfois des romans sombres et profonds qui conjuguent le passé au présent et les hommes, même singuliers, au pluriel. Ca n’est pas rien !  La sacrifiée du Vercors – François Médéline – éditions 10/18.

Nickel boys – Colson Whitehead

Un grand boxeur sait terminer un match. Une frappe directe, puissante, inattendue et pourtant travaillée depuis le début. Avec force. Avec style. Avec rage aussi. On appelle ça la classe. Le talent. Ou la vérité qui vous arrive en pleine figure. Brute. Crue. Implacable. Comme le dernier chapitre de Nickel boys de Colson Whitehead, qui vous cueille à vous faire cracher vos larmes et vos dents. Celles que vous avez contre l’injustice, la haine absurde, et le racisme ordinaire érigé en système. Les dents. Et les larmes. Dans cette Amérique des années soixante qui n’en finit pas de hoqueter ses lois Jim Crow, le jeune Elwood Curtis est bien plus inspiré par les discours de Martin Luther King que par les prouesses de Cassius Clay (qui s’appelle encore comme ça à l’époque). Mais la voie de rectitude qu’il se trace avec une intelligence prometteuse va dérailler sur l’aiguillage d’une erreur judiciaire, autrement dit l’arbitraire des blancs. Une maison de redressement, comprendre d’écrasement. Cruauté. Petits trafics. De jeunes adolescents y sont livrés à la dégueulasserie humaine, l’abjection crasse, parce qu’ils sont noirs et pour la plupart orphelins. Elwood luttera de toute son humanité meurtrie pour sortir en homme de cette machine à broyer, mais aussi à tuer comme en témoigne le cimetière clandestin mis à jour des années plus tard par un chantier de construction. Dans ce roman lauréat du prix Pulitzer (c’est le deuxième pour Whitehead après le bouleversant Underground railroad, magistralement adapté en série par Barry Jenkins), ce sont les plaies encore ouvertes de l’Amérique qui saignent comme celles laissées par les brimades et les coups de fouets. C’est aussi une grande leçon de dignité et de courage. Et de littérature. « Dites leur que je suis un homme » écrivait l’immense Ernest.J.Gaines, Colson Whitehead le crie, poings serrés, d’une voix à faire trembler les murs et les âmes, dans un final éblouissant. Victoire par K.O ! 

Les jours heureux – Adelaïde de Clermont-Tonnerre

La vie, l’amour, la mort. L’amour surtout. L’amour avant tout. Avant la mort surtout. Ces jours heureux – qui le sont parfois sans le savoir – sont comme des montagnes russes, faits de sommets et de creux, qu’ils enchaînent avec ivresse. Sous des allures de jeu de piste, c’est à une éducation sentimentale que nous convie Adelaïde de Clermont-Tonnerre. Celle d’Oscar Laventi, jeune scénariste de télévision. Bien sûr, qui dit éducation dit parents, et ses parents, Edouard et Laure, eux-mêmes scénaristes et réalisateurs à succès, lui ont plutôt donné l’exemple d’un amour en montagnes russes. Des sommets enivrants et des creux abyssaux. Entre divorces et remariages. Roller coaster. Ni avec toi ni sans toi. Alors, le mode d‘emploi, Oscar le cherche dans les femmes qui le trouvent. Ses parents il les prend pour modèle ailleurs. L’amour de l’art. Pas l’art de l’amour. Enfin… c’est plus compliqué que ça. Parce que le monde est compliqué. Et grand. En fait pas tant que ça. Pour certains, le monde est moins grand que pour les autres. Il est juste plus profond. Vous ne le savez peut-être pas mais les montagnes russes se traduisent en russe par американские горки: montagnes américaines. Effet miroir. Un miroir de l’époque que justement nous tend, sans concession, Adelaïde de Clermont-Tonnerre. Comme elle l’avait déjà fait avec « Le dernier des nôtres », elle met l’amour au danger du monde, de ses bouleversements, de son histoire. Montagnes russes : l’élection de Trump. Montagnes américaines : les manœuvres de Poutine. Un monde qui se fissure jusque sous les pieds de ses personnages. Un Me Too qui vient ébranler leur milieu. Onde de choc. On en fait des films. On en perd des vies. Adelaïde de Clermont-Tonnerre délivre en chemin de puissants portraits de femmes. De celles qui troublent les sens, inspirent les artistes et font chuter les empires. Féministes, chacune à leur façon, chacune dans leurs combats comme dans leurs ébats (ces pages, d’une vénéneuse beauté, sont particulièrement réussies). La vie, l’amour, la mort. Le sens de la vie donc. La vie où chacun ne va pas dans le même sens. A moins que… dans un final magnifique autant qu’inattendu, on arrive à le surprendre, le monde. A lui faire rendre gorge d’une bouffée d’amour plus grande que lui. Et donner tous les espoirs. Certains romans sont parfumés à l’eau de rose. Celui-ci, tout de beauté douloureuse et de grâce enivrante puise plutôt dans les roses ce qu’elles ont : des pétales d’une douceur infinie, et des épines à se blesser jusqu’au sang. Comme la vie. Comme l’amour. Et merde à la mort !  Les jours heureux – Adelaïde de Clermont-Tonnerre – Editions Grasset

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon – Jean-Paul Dubois

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon. On pourrait tout aussi bien retourner la proposition : le monde n’habite pas tous les hommes de la même façon. Car c’est finalement ce qui se passe ici. La vie de Paul Hansen, c’est plutôt le monde qui l’habite. Elle se remplit de celle des autres sans jamais réellement s’y mélanger. Comme l’huile et l’eau. Comme le vide avec le plein. Le ciel qui se pose sous les ailes d’un avion. Comme son père et sa mère. Le blond rigoriste et la brune libertaire qui se sont assemblés sans se mélanger, glissant l’un sur l’autre jusqu’à se séparer. Sans drame. Le monde habite Paul comme ça et Paul, lui, habite le monde du mieux qu’il peut. En bon voisinage. Pour l’instant, Paul habite pour deux ans dans la cellule « condo » d’un pénitencier de Montréal Canada. Il partage cet espace avec son codétenu, Patrick, un Hell’s Angel réduit pour l’occasion à sa carrure imposante, son goût pour les Harley Davidson et une peur maladive de se couper les cheveux qu’il considère comme une partie de son corps. Tu te couperais la langue toi-même ? Paul est dans ce « condo » de misère, juste à quelques blocs d’un autre « condo », de luxe celui-là. Une résidence dont il était l‘homme à tout faire. Paul a toujours pris soin des autres, et du bâtiment, et de ses outils. Patrick Horton, le Hell’s Angel, est là parce qu’il a exécuté une balance. Paul n’a tué personne. Presque pas. Il a juste failli. Parce qu’il n’y avait plus d’issue. A force de tourner en rond dans un monde qui ne tourne plus rond. Il fallait que ça arrive. La révolte. L’église de son père, pasteur Danois, a été ensevelie sous le sable, et le cinéma de quartier de sa mère sous les rouleaux de la nouvelle vague, puis du X grand public. Paul s’est retrouvé à Montréal. Il a rencontré Winona, la pilote d’hydravion. Un amour qui arrive. Comme arrivent les choses dans la vie de Paul. Parce qu’elles sont là. Un jour Winona s’est installée avec lui. Elle a trouvé une chienne Nouk. Et ça a rempli la vie de Paul. Quitte à déborder un peu. Le sable des dunes mange les églises, les cinémas de quartier ferment après les révolutions de carton pâte « Godard le plus con des Suisses pro-Chinois », les avions tombent, les chiens meurent de désespoir. Le monde n’habite pas Paul aussi paisiblement que lui, l’habite. Il faudra une vie entière d’ajustements entre les deux pour qu’ils finissent par se fondre l’un dans l’autre. Faire un tout. Une vie entière et un roman au style fluide et généreux, qui sait regarder avec tendresse les gens simples, les humbles, les vaincus. Pour réaliser avec Paul Hansen que sa vie a aussi remplie celle des autres. A sa façon. Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon de Jean-Paul Dubois, Le livre de poche. Editions de l’Olivier. Prix Goncourt 2019.

Propos d’un aspirant gentleman – Frédéric Rebet

J’avais, il y a quelques années, acheté un petit ouvrage intitulé « Les miscellanées de Mr Schott ». L’auteur, Ben Schott, y compilait de petites informations allant de la taille des polices d’écriture à la liste des méchants de James Bond, les unités de mesures ou des conseils de jardinage. Un ouvrage instructif, nourrissant et digeste qui se dégustait par petites bouchées, comme on se délecte de petits canapés lors d’un cocktail dans le monde, autrement dit un lieu avec des gens. Des gens, justement, il y en a plein le livre de Mr Rebet. Surtout des gentlemen, bien sûr. Au milieu de ce cocktail, plus mondial que mondain, j’ai retrouvé le même plaisir de lecture. Compilant sous forme de dictionnaire ou plutôt de répertoire, citations, aphorismes, définitions, aussi bien que souvenirs et réflexions personnelles, cet ouvrage, qui tient du carnet de bord, fait se côtoyer Bernard Shaw avec Tintin, ou James Ellroy avec Chesterton (pour qui j‘ai en commun avec Mr Rebet une passion fidèle) l’incontournable Churchill ou l’inattendu Bukowski. On y trouve aussi Carson McCullers, Dorothy Parker ou Monica Vitti, car le gentleman est aussi une femme comme les autres. Entre petit traité de savoir-vivre et bréviaire d’élégance avant tout morale, cet ouvrage invite à se tenir droit, c’est à dire avec droiture. L’humour, souvent britannique, y est régulièrement convoqué, et on se surprendra à le lire avec un sourire aux lèvres, quand elles ne sont pas posées sur une tasse de thé Earl Grey, une demie-pinte à bonne température ou autour d’un club sandwich dont Frédéric Rebet nous livre au passage la grammaire et les meilleures adresses sur la planète entière. A l’instar de Sacha Guitry (cité dans l’ouvrage) qui disait « le peu que je sais, c’est à mon ignorance que je le dois », nous apprenons beaucoup en dégustant les miscellanées de Mr Rebet. Pour trouver le gentleman en nous ou celui que l’on sera. Un régal ! Propos d’un aspirant gentleman – Frédéric Rebet, aux éditions de l’Opportun.

Les délices de Tokyo – Durian Sukegawa

Il y a des jours, des instants peut-être, où la beauté arrive jusqu’à vous. Légère et grave à la fois, avec l’humilité d’une fleur de cerisier qui frissonne sous le vent. L’humilité et la grâce. Et une invitation. Nous sommes nés pour regarder ce monde, pour l’écouter. C’est tout ce qu’il nous demande. Un monde qui ne demande qu’à être regardé et écouté ne peut pas être complètement mauvais. Il suffit de bien regarder. Au-delà des apparences, par exemple. Alors quand Sentarô, le marchand de dorayaki, ces petits pancakes de rue fourrés à la pâte de haricots rouges, aperçoit cette vieille aux doigts horriblement déformés devant le cerisier en fleurs en face de sa boutique, il a un réflexe de dégoût, de rejet. A cet instant précis, il ne sait pas encore que la beauté vient d’arriver jusqu’à lui. Avec cette humilité-là. Celle d’une femme dont la vie n’a été faite que de rejet. Parce que ce monde pas complètement mauvais est quand même fait d’injustice, de douleurs et de difficultés. Devant l’insistance de Tokue, la vieille femme, Sentarô doit se résoudre à l’embaucher. Surtout parce qu’elle vient de lui mettre sous le nez la meilleure pâte de haricots rouge qu’il ait jamais mangée, celle qui peut sauver sa petite échoppe désertée par les clients, et qu’elle seule sait faire. Il cachera la vieille aux doigts tordus en cuisine, pour ne pas effrayer les clients, surtout ces jeunes filles de l’école, qui viennent y acheter leur goûter. Comme Wakana, la rebelle, la déclassée, la fugueuse. Comme le fil coudra les pièces d’un corsage blanc, Durian Sukegawa va coudre la vie de ces trois-là avec la poésie d’un Myazaki et la force apaisée des survivants. Le secret que Tokue est venue apporter n’est pas celui qu’elle prétend avoir pour confectionner cette pâte délicieuse, mais celui qui l’a gardée en vie au travers des terribles épreuves qu’elle a traversées. Même pour la dernière des parias, la vie à un sens. Sans moi, Cette pleine lune n’existait pas. Les arbres non plus. Ni le vent. Sans le regard que j’étais, toutes ces choses que je voyais disparaîtraient. C’était tout simple. Et si moi ni les humains n’existions, qu’en serait-il ? La beauté est avant tout une question de regard. C’est ce que le monde nous demande.  Et il est bien possible qu’on puisse la décider. C’est ce qu’il attend de nous. Certains livres finissent par devenir des amis, d’autres une sorte de famille. J’ai ajouté ce soir à la mienne, une vielle aux doigts tordus, un pâtissier fauché, et une écolière rebelle, tenant à la main une cage avec un canari prêt à être libéré. En les voyant marcher ensemble, complices et complets, dans la lumière orangée du soir couchant, je me suis dit que cette image me resterait longtemps. Et s’il a suffi de lire ce livre pour les faire exister. Si c’est aussi simple que ça la beauté. Alors… J’ai un secret pour vous. Les délices de Tokyo de Durian Sukegawa, traduit par Myriam Dartois-Ako, éditions Albin Michel – Livre de poche.