Les délices de Tokyo – Durian Sukegawa

Il y a des jours, des instants peut-être, où la beauté arrive jusqu’à vous. Légère et grave à la fois, avec l’humilité d’une fleur de cerisier qui frissonne sous le vent. L’humilité et la grâce. Et une invitation. Nous sommes nés pour regarder ce monde, pour l’écouter. C’est tout ce qu’il nous demande. Un monde qui ne demande qu’à être regardé et écouté ne peut pas être complètement mauvais. Il suffit de bien regarder. Au-delà des apparences, par exemple. Alors quand Sentarô, le marchand de dorayaki, ces petits pancakes de rue fourrés à la pâte de haricots rouges, aperçoit cette vieille aux doigts horriblement déformés devant le cerisier en fleurs en face de sa boutique, il a un réflexe de dégoût, de rejet. A cet instant précis, il ne sait pas encore que la beauté vient d’arriver jusqu’à lui. Avec cette humilité-là. Celle d’une femme dont la vie n’a été faite que de rejet. Parce que ce monde pas complètement mauvais est quand même fait d’injustice, de douleurs et de difficultés. Devant l’insistance de Tokue, la vieille femme, Sentarô doit se résoudre à l’embaucher. Surtout parce qu’elle vient de lui mettre sous le nez la meilleure pâte de haricots rouge qu’il ait jamais mangée, celle qui peut sauver sa petite échoppe désertée par les clients, et qu’elle seule sait faire. Il cachera la vieille aux doigts tordus en cuisine, pour ne pas effrayer les clients, surtout ces jeunes filles de l’école, qui viennent y acheter leur goûter. Comme Wakana, la rebelle, la déclassée, la fugueuse. Comme le fil coudra les pièces d’un corsage blanc, Durian Sukegawa va coudre la vie de ces trois-là avec la poésie d’un Myazaki et la force apaisée des survivants. Le secret que Tokue est venue apporter n’est pas celui qu’elle prétend avoir pour confectionner cette pâte délicieuse, mais celui qui l’a gardée en vie au travers des terribles épreuves qu’elle a traversées. Même pour la dernière des parias, la vie à un sens. Sans moi, Cette pleine lune n’existait pas. Les arbres non plus. Ni le vent. Sans le regard que j’étais, toutes ces choses que je voyais disparaîtraient. C’était tout simple. Et si moi ni les humains n’existions, qu’en serait-il ? La beauté est avant tout une question de regard. C’est ce que le monde nous demande.  Et il est bien possible qu’on puisse la décider. C’est ce qu’il attend de nous. Certains livres finissent par devenir des amis, d’autres une sorte de famille. J’ai ajouté ce soir à la mienne, une vielle aux doigts tordus, un pâtissier fauché, et une écolière rebelle, tenant à la main une cage avec un canari prêt à être libéré. En les voyant marcher ensemble, complices et complets, dans la lumière orangée du soir couchant, je me suis dit que cette image me resterait longtemps. Et s’il a suffi de lire ce livre pour les faire exister. Si c’est aussi simple que ça la beauté. Alors… J’ai un secret pour vous. Les délices de Tokyo de Durian Sukegawa, traduit par Myriam Dartois-Ako, éditions Albin Michel – Livre de poche.

Une toute petite minute – Laurence Peyrin

Le meilleur serait-il arrivé sans le pire ? Voilà, la question est posée. Elle est posée à Madeline. Mad. La dingue. Sauf que Mad n’est pas dingue. C’est ce qui lui arrive qui l’est. Ce qu’elle a fait. Non, Mad n’est pas dingue, ça serait si facile. Et la facilité, ce n’est pas son choix. Le meilleur serait-il arrivé sans le pire ? La réponse à cette question, chacun des personnages croisés aura la sienne. S’il en veut une. S’il s’en doit une. Reste à trouver le plus important après ça : qu’est-ce qu’on fait de la réponse à une question ? C’est une traversée âpre et lumineuse vers cette possibilité que Madeline, dix-sept ans et une étoile fraîchement tatouée sous le sein gauche, va effectuer dans ce roman. Hell’s Kitchen. New York. Nouvel an. Une toute petite minute. Vous passez par la case prison. Vingt ans. Pourquoi a-t-elle fait ça ? Il vous faudra attendre la dernière page pour le savoir. Comprendre ce qu’il s’est passé ce soir-là. Ce qu’elle ne dira jamais à personne. A quoi bon ? Qu’est-ce qu’on s’est acheté quand on a payé sa dette, qu’on sort de prison avec des vêtements donnés, et que le monde a changé sans vous ? Bref y a-t-il une vie après la mort, la mort dans la vie comme disait Bukowski ? Il y a une magnifique réponse dans ce roman, une réponse où les enfants perdus se trouvent en dominant le mal. Sans le laisser les vaincre. Très habilement construit entre deux temporalités, la prison et le monde d’après, le roman de Laurence Peyrin colle à la peau du personnage de Madeline, comme une vie qu’elle va apprendre à habiter. La sienne. Celle qui est née de cette toute petite minute. Comme une goutte d’eau salée contient déjà toute la mer. Alors il y aura des tempêtes, des vagues terribles et déferlantes, des océans de chagrin et de vents rugissants jusqu’aux plages apaisées de Montauk, où l’horizon bleuté s’offre comme un avenir. Plus qu’une simple histoire de rédemption (et il y en a de très belles dans ce roman), c’est une leçon de résilience qui nous renvoie à nos propres failles, nos propres séismes. Quand tant d’autres s’arrangent avec la culpabilité ou s’en défaussent, le personnage de Madeline l’embrasse comme une part d’elle-même. Pour faire d’une vie brisée en morceaux, un tout. Le meilleur et le pire. Madeline a pris une vie. Il lui reste maintenant à sauver la sienne. Trouver la force et le courage d’en vivre en grand chaque petite minute. A la question de vaincre le mal, John Steinbeck répondait à la fin d’East of Eden : Timshell (tu peux). Ce roman lumineux et sans concession ne dit pas autre chose. Et nous emporte comme une vague furieuse qui vient s’apaiser en écume sous un soleil d’automne. Timshell. Une toute petite minute de Laurence Peyrin – Editions Calmann-Levy.

Un invincible été – Catherine Bardon

Alors voilà, tout est fini mais tout continue. Le récit tourne comme le monde, dans un kaléidoscope aux mille facettes et aux mille couleurs. Celui de tous ces personnages. Toutes ces vies qui s’entremêlent, des rivages bleus de Saint-Domingue jusqu’au bitume fumant des avenues de New York. Des vies brisées qui se réparent. Ce sera cette fois celle de Nathan, danseur fauché par un accident, ou de David, miraculé de l’effondrement des Twin Towers, qui devront se réinventer, comme l’ont fait les leurs en arrivant en République Dominicaine, passant d’intellectuels à fermiers. Et toujours celle de Ruth, d’Almah. Vivre au lieu de survivre. Il y a cette force et cette formidable leçon dans les personnages de Catherine Bardon. Cette liberté suprême d’aller au-delà de soi sans jamais se perdre. Une profession de foi, en l’homme, en l’humanité, dans la grandeur de la vie qui, comme le bonheur du poème de Robert Frost, se fait pardonner en hauteur ce qu’il lui manque en longueur. Et l’amour. Un amour de l’humanité qui commence par celui de la famille. Le premier cercle des autres. Avec ses peines, ses joies, ses déchirements, ses rivalités aussi, mais ces liens indéfectibles qui la gardent une, unie, même à des milliers de kilomètres de séparation. La famille. Celle du sang, et en cercle autour celle du cœur. Choisie. Et un autre cercle après, celui du lieu. De l’endroit. Du pays. Chaque secousse sismique de l’époque va se répercuter à travers tous ces cercles, effet papillon, à partir de cet épicentre : les personnages magnifiques de ce roman en quatre actes. Quatre actes qui interrogent l’identité et la résilience. Car la saga des déracinés, tirée de l’histoire vraie et injustement méconnue de familles juives fuyant les pogroms, puis la Shoah, et trouvant un refuge inattendu dans l’île du dictateur Trujillo, est, comme son nom l’indique, une histoire de racines. Celles que l’on garde en soi, qui puisent loin profond dans le passé, et celles plus légères et volubiles qui nourrissent le présent et tissent l’avenir. Un enracinement. La nouvelle génération. Gaya, à l’image de son nom, va vers la nature, la terre. Prendre racine encore. Mais surtout les laisser courir. Libres. Commencé dans la brûlure des premiers brasiers de la haine, cette formidable saga se termine logiquement après la chute du mur de Berlin. Un monde d’après, qui accouche dans la douleur d’un monde d’après. Le nôtre. Catherine Bardon à un indéniable talent de conteuse. Cette longue fresque le déroule jusqu’à nous, avec toujours la même bienveillance, au sens propre du terme. Garder les yeux ouverts. Parce que c’est ça, la vie. Alors on est heureux d’avoir gardé les yeux ouverts pour lire ce dernier tome à la suite des précédents. On aura vu beaucoup, et beaucoup vécu avec ces personnages qui ont traversé les évènements et les époques, autant qu’ils ont été traversés par eux. Une leçon d’histoire, comme une leçon de choses. Celles de la vie. Un invincible été de Catherine Bardon (dernier tome de la saga « Les déracinés »). Aux éditions les Escales. 

Iberio – David Zukerman

De San Perdido à Iberio. Il y a des constantes dans les deux romans de David Zukerman. Le temps se perd. Les vies se gagnent. L’autre est désir. Une humanité à profondeur d’âme. A fleur de peau. Les corps exultent. La beauté ne se fane jamais. Pas comme les fleurs. Ca tombe bien : les fleurs ne poussent pas dans les romans de David Zukerman. Ni dans les décharges à ciel ouvert de San Perdido où n’éclos que la misère et parfois l’espoir. Ni dans les immeubles feutrés de l’ouest parisien où seul leur parfum se respire- pardon celui du miel. Un miel toutes fleurs. Toute vie. Le parfum du miel va bien à la beauté. Par exemple celle de Mercedes arrivée de son espagne natale, avec son fils Iberio. Cette beauté plus que parfaite (magnifiques lignes de textes) Mercedes la retient comme on retient son souffle. Elle la garde à distance, comme elle-même se tient à distance de sa vie, trop occupée à faire pousser celle de son fils. Ce qu’on ne peut avoir, mieux vaut le peindre pourrait se dire Ezra Goldweiser, l’artiste du dernier étage. Un homme las de son art comme de lui-même. Alors quand la beauté au parfum de miel va faire irruption dans son champ de vision, il va, dans un magnifique chant du cygne, la dessiner, esquisse après esquisse, pour l’apprendre à défaut de la prendre. Afin dans un acte ultime de la peindre. La peindre comme Zukerman l’écrit. Consumé par le désir. Au fil des jours et des formats raisin, il l’aimera d’un amour intact. Au sens propre. Un amour propre, car jamais consommé. Sauf peut-être avec une autre, qui lui ressemble. David Zukerman est un grand écrivain de la chair. De ses troubles. Et de sa célébration. Certaines pages sont éclaboussées de beauté comme on le serait d’une vague brisée sur des rochers. La puissance et la force de cette vague irrigue un texte lent, sinueux, fait des courbes et d’ombres, de pleins et de déliés. Loin des moiteurs torrides des ruelles de San Perdido, nous sommes dans les rues d’un Paris de chaque jour. Où la beauté se sauve elle-même à défaut de sauver le monde. Un monde justement qu’apprend Iberio le fils de Mercedes. Bien sûr il en apprend aussi le désir et la chair. Ce monde dans le monde. Ce monde en soi. Alors d’une certaine façon, c‘est bien une éducation sentimentale que nous offre ici David Zukerman. La chair exulte. Les cœurs murmurent. Et si Iberio découvre l’amour, celui de la chair et du cœur, avec Louise, une prostituée. Ce n’est pas la moindre des ironies. Car de cet amour absolu, idéal, qui traverse les vies et transperce les âmes, elle est, mais il faudra lire le roman pour le savoir, une figure de vie, la seule à en réunir les brisures et les éclats. Il y a une grande poésie dans l’écriture toujours bienveillante de David Zukerman. Celle qui élève les femmes et les hommes à la beauté de leurs destins. Le fond et les formes, en somme, de l’amour. Avec une majuscule. Iberio de David Zukerman- Editions Calmann-Levy

Habitant de nulle part, originaire de partout – Souleymane Diamanka

La poésie, cette longue hésitation entre le son et le sens, disait Paul Valéry. D’hésitation, ici, il n’y a pas, car le son et le sens sont un, dans la voix. Et la voix est présente partout dans les poèmes de Souleymane Diamanka. Prendre la parole et devenir un de ces grands arbres dont les fruits sont des phrases. Chaque mot y est pesé, comme ces grains de sable qu’on laisse échapper de la main, en poignée. Le sable du désert. Celui des dunes sous une lune presque turquoise. Celui aussi des rues vides des grandes villes. Où l’enfant Peul veille sous les étoiles. Pour ne pas que les bâtiments s’enfuient, la nuit nous les gardions, nous étions les bergers immobiles, d’un bétail de béton. Un berger hébergé par les étoiles. Chaque poème de Souleymane Diamanka est voyage. Et chaque voyage qu’il soit celui des pas, celui des idées ou celui des lèvres sur une peau aimée, est une célébration. Celle de la vie. Celle de l’amour. Celle de la terre et du ciel. Avec une compassion affirmée pour ses semblables, les humains, Souleymane le magnifique prêche le désert pour ne pas prêcher dans le désert. Parler couramment la langue du fer et de l’or, de la faune et de la flore, des faibles et des forts, des esprits et des espoirs. Et sa voix porte. Elle salue le vieux Sahara, celui des Peuls, dont lui Souleymane Diamanka, dit Duajaabi Jeneb, fils de Boubacar Diamanka dit Kanta Lombi, petit fils de Maakaly Diamanka dit Mamadou Tenej, est l’héritier. Un désert à la taille du ciel immense au-dessus. Un monde à marcher. Chaque poème est ici voyage. Celui d’un enfant du monde. Pour être humain autrement. Alors en voyage on lira de pures merveilles comme Réponds-lui avec de l’eau, Mademoiselle à vol d’oiseau, ou Papillon en papier (comme une fleur sentimentale, qui aurait appris à voler en battant des pétales). On suivra une sirène des sables. Une muse amoureuse. On dit que faire l’amour s’est ne plus sentir, la différence entre donner et prendre du plaisir. On traversera l’hiver Peul, qui ouvre ce recueil, comme une initiation, une invitation. Fête des sens et du sens, ce livre se lit autant qu’il s’écoute, tradition de l’oralité oblige, comme nous en prévient avec justesse Oxmo Puccino dans son très bel avant-dire. Quand on lui parlait d’un poète, Saint-John Perse demandait invariablement : est-il musicien ? Ceux qui liront cet ouvrage en entendront la mélodie fluide et profonde. A l’heure où il est de bon ton de trouver des pépites littéraires partout, on aura cette fois l’aubaine de découvrir un véritable diamant, aux mille facettes, scintillant de cette majesté humaine qui donne en partage ce qu’elle a reçu, le bien précieux qui nous a été confié. Il serait dommage de s’en priver. Car en ces temps de réclusion, prendre entre ses mains un tel trésor ne peut faire que du bien. Habitant de nulle part, originaire de partout –  Souleymane Diamanka aux éditions points poésie, dirigée par Alain Mabanckou.

Un voisin trop discret – Iain Levison

Disons que Jim nous ressemble beaucoup, à vous et moi. Peut-être surtout à moi. On sent que Jim a eu une vie bien remplie, chargée même, et que ce qu’il veut maintenant, c’est que le monde le laisse tranquille. Parce que contrairement à ce que pense son médecin, lui, Jim, va très bien, c’est le monde qui va mal. C’est ça le problème vous voyez ? Alors le mieux, c’est que le monde ne s’occupe pas trop de lui, et qu’il reste de l’autre côté de la porte. A l’autre bout du pays, à Bennett Texas, eh bien disons que Madison a le problème inverse. Le monde, elle voudrait bien le voir de plus près, et qu’il s’occupe un peu d’elle au lieu de la laisser croupir dans ce trou paumé avec un gosse sans père et un avenir qui ne vient pas. Chacun à l’opposé du problème et du pays, Jim et Madison ne vont jamais se rencontrer et pourtant… sans le savoir, ils vont être chacun la solution de l’autre. Une solution comme seule la vie est capable d’en fabriquer. La vie ou la plume alerte et pétrie d’humanité de Iain Levison. Car une chaîne de personnages et d’enjeux va les relier, comme cette théorie qui veut que tout individu sur terre soit connecté à l’autre par au maximum six degrés de séparation. Six personnes. Au plus. Il en faudra ici à peine moins pour que cette chaîne reliant le Texas à Philadelphie passe par Khost en Afghanistan, Dubai et traverse un roman à la structure virtuose, au style profond et à la fin jubilatoire. Une traversée où personne n’est vraiment ce que l’on croit, à part le monde qui est ce qu’il est, et l’Amérique ce qu’elle devient. Il y a du James Lee Burke dans la capacité de Iain Levison à se servir habilement d’une intrigue policière pour explorer le fond l’Amérique, du John Steinbeck dans l’humanité majuscule de ses personnages et du Jonathan Franzen dans son acuité brillante à appréhender les dérèglements de la société d’aujourd’hui. Mais il y a surtout du Iain Levison, sa capacité à se placer du côté des personnages, en toute justesse à défaut de justice. Une comédie humaine, à la fois noire et lumineuse, où chacun essaie de s’en sortir comme il peut. Par tous les moyens. Provoquant au passage un effet dominos aussi efficace qu’inattendu. Laissant le hasard à ceux qui n’y croient pas, Iain Levison déroule avec brio une intrigue ou rien n’arrive pour rien, et tout peut arriver. «That’s the way that the world goes round » chantait John Prine et c’est comme ça que tourne ce roman remarquablement réussi, qu’on referme avec un coupable sourire de complicité. On sera les seuls à savoir. Et c’est très bien comme ça. Merci pour votre confiance monsieur Levison ! Un voisin trop discret de Iain Levison (titre original : Parallax) aux éditions Liana Levi.

Certains cœurs lâchent pour trois fois rien – Gilles Paris

« On a tué un homme, un ancien enfant » disait Paul Eluard à propos de la peine de mort. Il s’agit ici d’ancien enfant, mais de la peine de vie. La peine à vivre qui se transforme parfois en peine de vivre. Du vide béant, en dedans, laissé par les coups et les cris du père. Tu es une merde, tu ne feras jamais rien. Gilles, l’ancien enfant, n’a pas fait rien, il a fait huit dépressions. Le vide qui s’ouvre à l’intérieur. Néant immense. Obscur. Le remplir de tout, de tout ce qui passe, de tout ce qui se passe, de rencontres, de sexe, d’alcool, de coke, de danse, de voyages, de sport, de musique, de tout ce qui peut être une présence, à chaque instant, dans une si grande absence. De tout ce que l’addiction peut empiler en désordre. Remplir chaque jour, chaque nuit. Vivre toutes les vies au lieu de celle-là. Oui Gilles, l’ancien enfant aura tout fait pour remplir ce vide immense. Huit dépressions. Ce n’est pas rien. Et c’est ce qu’il nous confie dans ce livre. Je dis bien nous confie, car il le pose entre nos mains avec la délicatesse de la confiance. Une confiance en nous. Il dit tout. Tout le monde. Tout le reste. Gilles Paris, attaché de presse, est avant tout un écrivain. Ce n’est pas rien. Il sait trouver les mots. Les mots qui touchent et s’offrent en partage. Qui savent rester pudiques même quand la pudeur n’est plus de mise. Quiconque a traversé ou côtoyé les ravages de la violence familiale, de l’addiction ou de la chute verra en lui un frère, un semblable, aussi différent que l’on soit. Gilles Paris est un écrivain, et comme les écrivains il écrit pour réparer. Pour réparer les autres -ce besoin permanent d’empathie- plus que pour se réparer lui-même. Ceux qui ont lu ses livres ou vu « ma vie de courgette » le célèbre film animé adapté d’un de ses romans les retrouveront dans ce récit d’enfance inachevée, celle qui perdure encore dans l’homme qui écrit. Gilles nous invite donc dans sa vie, des premiers coups reçus aux premiers coups de cœurs, des premiers hommes à l’homme de sa vie. Sa rencontre avec Laurent, dont la présence bienveillante accompagne le récit, jamais bien loin. Il y a une grande beauté dans la façon dont ces deux-là se portent, se supportent. Gilles raconte les cliniques psychiatriques, Montpellier, la sœur Geneviève, repère et complice, la mère fragile, maman, et papa, papa surtout, au-dessus de tout comme un nuage gris, une épée de Damoclès, une figure à affronter chaque jour. Ne jamais être rien. Gilles Paris, l’ancien enfant, y réussit avec l’énergie des survivants, mais aussi avec celle de la littérature. Et une sincérité qui emporte. Le texte pourrait être noir, il est lumineux. On le finit comme une longue conversation, un peu absent et étrangement apaisé. Avec la gratitude d’avoir appris de ce moment de partage. Peu importe combien de fois l’on tombe. L’important est de savoir que l’on se relève. Et qu’il y a des mots pour ça. C’est la beauté de la littérature et c’est la force de ce livre. Car c’est ainsi que les hommes vivent. Certains cœurs lâchent pour trois fois rien – Gilles Paris. Editions Flammarion. 

Des diables et des saints – Jean-Baptiste Andrea

Il y a les romans. Il y a les romans qu’on lit, que l’on repose, que l’on reprend. Il y a les romans que l’on aime, que l’on n’aime pas, qui tombent des mains, qu’on abandonne, il y a les romans qu’on termine parce qu’il le faut bien et que l’on oublie à peine terminés. Et puis il y a ces romans. Ceux-là. Ceux qu’on lit en se retenant de tourner les pages, comme on retient son souffle. Pour ne pas les finir trop vite. Par peur d’en rater une phrase, un mot, un instant de grâce et de beauté, quelque chose de la vie, un souffle donc. Du souffle, « Des diables et des saints » le roman de Jean-Baptiste Andrea n’en manque pas. Un souffle fort et puissant comme le vent des montagnes. Il y a des montagnes dans les romans de Jean-Baptiste Andrea, des montagnes où le ciel s’accroche, perclus d’étoiles et rêves. Alors dans ce roman, il y a des montagnes. Il y a surtout des diables et des saints, c’est à dire des hommes. Encore des enfants. Sur les toits de l’institution les confins, une poignée d’orphelins s’inventent des vies pour réparer la leur. Parmi eux il y a Joe. Au-dessus de lui, il y a le ciel, et ce type dont personne ne sait jamais le nom, qui tourne seul en orbite dans son module Apollo 11 pendant que ses deux collègues Armstrong et Aldrin marchent sur la lune. Un type qui attend. Un pas de géant. Nous sommes en 1969. A quelques étoiles de là, sous le même ciel, il y a Rose. Rose dont le nom rime avec la tuberculose dont elle se remet. Un souffle encore, mais coupé. Des années plus tard, Joe, le gosse qui regarde les étoiles est devenu Joseph, cet homme élégant qui joue sur les pianos de gare et d’aéroport, vous l’avez forcement croisé un jour où l’autre. Il joue admirablement bien. Il attend, il attend l’arrivée des trains, des avions. Il attend comme Michael Collins, c’est ça le nom de l’astronaute, attendait dans cette minuscule capsule tournant autour de la lune. Il attend quoi ? Il attend qui ? Pour le savoir, il vous faudra vous laisser emporter par ce roman au style magnifique et poignant. Un roman d’enfances cabossées, beau et douloureux comme un ciel percé d’étoiles. Un roman sombre et lumineux, éclairé de phrases inoubliables, comme des phares dans la nuit. Jean-Baptiste Andrea a tout pour se faire haïr de ses pairs. N’importe quel écrivain normalement constitué et suffisamment bouffi d’orgueil devrait aller casser un à un tous ces stylos plumes dont il est grand connaisseur et amateur (je le tiens de sa bouche, l’ayant croisé sur un salon littéraire) pour le punir d’écrire aussi grand des choses aussi belles. Non, tout écrivain normalement constitué, honnête en littérature, et doué d’un amour suffisant du genre humain, devrait s’incliner d’un salut fraternel, lui offrir un nouveau stylo plume, et prier pour qu’il nous écrive au plus tôt un autre roman de la même trempe. Parce que Jean-Baptiste Andrea est un putain d’écrivain ! Jean-Baptiste Andrea – Des diables et des saints – Editions l’Iconoclaste.

Ce qu’il faut d’air pour voler – Sandrine Roudeix

Un proverbe dit qu’on ne peut donner à ses enfants que deux choses : des racines et des ailes. Le roman (ou plutôt le récit) de Sandrine Roudeix explore l’espace entre les deux avec ce très beau titre : « Ce qu’il faut d’air pour voler ». Un titre qui sonne comme une promesse. Celle d’un envol, d’un ciel. Promettre un ciel n’est pas rien. Il faut beaucoup d’amour pour ça. Comme celui d’une mère pour son fils. Une mère photographe qui, d’une série de portraits, pris au fil des ans, va tirer autant de chapitres, d’étapes, de moments. L’enfant qui naît, un monde en soi, puis un monde dans le monde. Un centre. Un « je ». Un « tu ». Un toi et moi. Un nous. La mère parle à son fils, à qui s’adresse ce texte. Alors on pourrait se sentir de trop, reculer d’un pas, les laisser, refermer la porte derrière nous, sans marque-page, pour ne pas déranger. On aurait tort. Car en racontant leur histoire, Sandrine Roudeix raconte celle de toutes les maternités, de toutes les paternités. Il y a bien sûr ce qui advient, ce qui arrive, mais surtout ce que ça fait. Les petits bonheurs, les grandes joies, les espoirs, les culpabilités, les blessures, les rires, et toujours ce regard qui embrasse, qui percerait les murs s’il le fallait, s’il le pouvait, pour ne pas perdre l’enfant de vue, ne pas le perdre de vie. L’amour donne des ailes, en tout cas à ceux qu’il aime, et c’est tout le travail qu’il faut pour accueillir cet air qui porte, pour que des ailes (ou des voiles) se déploient, que célèbre ce roman. Le métier d’homme, de femme, de parent. La vie. Le divorce, les gardes alternées, les déchirements. Tout y est juste et justement dit. On y retrouve presque mot pour mot, geste pour geste des situations vécues. On se voit. On se revoit. Les premiers pas, les premiers mots, les premières peurs, les épreuves, les conflits de l’adolescence, les rejets, les silences, les éloignements. Un élan de chaque instant. Un combat de chaque pensée. Cœur battant. Jamais battu. On pense au très beau poème d’Edwin Markham : il traça autour de lui un cercle et m’en rejeta, comme une chose méprisable, mais l’amour et moi finalement gagnâmes, nous traçâmes un cercle plus grand qui l’engloba. Chaque chapitre de ce roman pourrait être un cercle de plus. Un cercle plus grand, de plus en plus large, jusqu’à ce qu’il devienne le monde. Infini comme l’amour, imparfait comme l’est chaque parent. Jusqu’à ce qu’il y ait assez d’air. Car avec l’enfant qui grandit, grandit aussi l’enfant en nous, l’ancien enfant, celui que nous étions, et que nous sommes toujours. Advenir de soi-même. Encore. Enfin. Ensemble. L’air qu’il faut pour voler, devient alors ainsi celui que l’on respire. Un air des hauteurs, qui revivifie et apaise. Un air libre. Ce n’est pas la moindre des beautés de ce texte. Ce qu’il faut d’air pour voler – de Sandrine Roudeix – Editions le Passage.

Over the rainbow – Constance Joly

La petite Constance n’est pas une enfant comme les autres. La petite Constance est une enfant comme les autres. Elle a juste un papa pas comme les autres. Alors quoi ? Alors des années après, à l’âge adulte, la douleur frappe encore. Elle frappe à la porte. D’une phrase de trop. D’un mot qui salit. Alors parce qu’il y a des arc-en-ciel, et qu’on peut lever les yeux vers eux, Constance, la grande, la femme accomplie, va en fabriquer un de ses mots, couche par couche, strate par strate, couleur par couleur, et… Dieu que c’est beau ! 

De la qualité qu’incarne son prénom, cadeau du père qui l’avait choisi pour elle sous cette augure, Constance l’auteur, tient la promesse, avec justesse, avec pudeur, avec la patience que mérite l’amour. Elle refait le trajet. Etape par étape. Strate par strate, couleur par couleur.  

Un ciel bleu, un coquelicot rouge, une chambre orange, un matin dans la verdure…

C’est l’histoire de Jacques qui aime Lucie qui aime Jacques. Jacques au visage de cire le jour de son mariage, résigné à habiter une vie qui n’est pas la sienne. Jacques qui, un jour, un soir peut-être, se laisse enfin aller à lui-même. A suivre un autre homme. Puis un autre. L’histoire de Jacques qui quitte Lucie et leur fille Constance pour aller vivre avec Ivan, œil bleu et moustache drue. Jacques qui vit enfin, parle enfin, rit enfin, rayonne. Lucie qui perd confiance en elle, en sa beauté, vaincue. Constance entre les deux, avec les deux, qui devient femme, avec tout, malgré tout. Les jeans, les stan smith, les premiers copains. Putain il est pédé ton père ? Les années quatre-vingt. Les années quatre-vingt-dix. Lucie. Constance. Jacques.

Il faut de la pluie et du soleil pour faire un arc en ciel. De la pluie, il y a en aura suffisamment dans les larmes. Du soleil, dans l’amour immense qui ne quittera jamais ces trois-là. Jusqu’à ce que l’orage arrive. Quatre lettres pour une maladie dévastatrice. Jacques est un des premiers malades du Sida. Et un des premiers morts emportés par cette vague sombre. Bien sûr, San Francisco, bien sûr les rencontres d’un soir, l’ivresse de ne pas être conforme à la norme, de la défier, par fierté. Mais bien sûr aussi la difficulté d’advenir de soi-même coûte que coûte, d’en infliger la peine aux autres, aux aimées, aux amants.

Constance Joly embrasse l’histoire de Jacques, son père, avec une compréhension rare. Ce faisant, là où d’autre se contenteraient d’un récit, elle fait œuvre de littérature. Poétique, parfois charnelle, son écriture, finement ouvragée, qu’on avait déjà remarquée dans « Le matin est un tigre » tape au cœur, au ventre, et dessine pour le lecteur l’arc-en-ciel d’émotions promis, plein de beauté et d’apaisement. De la douleur à la douceur, il n’y a qu’une lettre de différence, un « c ». Ce n’est sans doute pas un hasard si c’est la première lettre du prénom de Constance. Le père avait donc bien choisi. Merci Jacques !

Over the Rainbow de Constance Joly – Editions Flammarion.