Nickel boys – Colson Whitehead

Un grand boxeur sait terminer un match. Une frappe directe, puissante, inattendue et pourtant travaillée depuis le début. Avec force. Avec style. Avec rage aussi. On appelle ça la classe. Le talent. Ou la vérité qui vous arrive en pleine figure. Brute. Crue. Implacable. Comme le dernier chapitre de Nickel boys de Colson Whitehead, qui vous cueille à vous faire cracher vos larmes et vos dents. Celles que vous avez contre l’injustice, la haine absurde, et le racisme ordinaire érigé en système. Les dents. Et les larmes. Dans cette Amérique des années soixante qui n’en finit pas de hoqueter ses lois Jim Crow, le jeune Elwood Curtis est bien plus inspiré par les discours de Martin Luther King que par les prouesses de Cassius Clay (qui s’appelle encore comme ça à l’époque). Mais la voie de rectitude qu’il se trace avec une intelligence prometteuse va dérailler sur l’aiguillage d’une erreur judiciaire, autrement dit l’arbitraire des blancs. Une maison de redressement, comprendre d’écrasement. Cruauté. Petits trafics. De jeunes adolescents y sont livrés à la dégueulasserie humaine, l’abjection crasse, parce qu’ils sont noirs et pour la plupart orphelins. Elwood luttera de toute son humanité meurtrie pour sortir en homme de cette machine à broyer, mais aussi à tuer comme en témoigne le cimetière clandestin mis à jour des années plus tard par un chantier de construction. Dans ce roman lauréat du prix Pulitzer (c’est le deuxième pour Whitehead après le bouleversant Underground railroad, magistralement adapté en série par Barry Jenkins), ce sont les plaies encore ouvertes de l’Amérique qui saignent comme celles laissées par les brimades et les coups de fouets. C’est aussi une grande leçon de dignité et de courage. Et de littérature. « Dites leur que je suis un homme » écrivait l’immense Ernest.J.Gaines, Colson Whitehead le crie, poings serrés, d’une voix à faire trembler les murs et les âmes, dans un final éblouissant. Victoire par K.O ! 

La fièvre – Sébastien Spitzer

Memphis Tennessee. 1878. On dirait le sud. Le sud d’après le sud. Le nord a gagné la guerre. Autant en emporte le temps. Le problème est qu’il ne passe pas pareil pour tout le monde. Pour Keathing, patron du journal local et membre influent du Ku Klux Klan, le temps aurait mieux fait de s’arrêter. Au sud d’avant. Celui des privilèges des blancs. Les siens. Alors on le ralenti à coup de pendaisons et d’incendies. Pour Madame Cook, la femme aux lèvres coquelicot qui tient le bordel de la ville, le temps se répète, et de fête en fête, on cultive les habitués et on fait rentrer les dollars. Pour T-Brown, le géant noir, ancien esclave, le temps colle à la peau comme la sueur des travaux, la haine et l’injustice. Pour Emmy, la petite métisse, le temps ne passe pas assez vite. Elle compte chaque seconde qui la sépare du retour de son père. L’escroc magnifique. Le beau gosse. Le beau-parleur. Il arrive par le bateau, le Natchez, qui vient de la Nouvelle-Orléans. Non, le temps ne passe pas pareil pour chacun de ses personnages. Jusqu’au moment où le Natchez accoste et avec lui, le premier mort d’une terrible pandémie qui va ravager la ville : la fièvre jaune. Maurice Druon disait que les tragédies révèlent les grands hommes, mais que ce sont les médiocres qui causent les tragédies. Sébastien Spitzer raconte comment cette tragédie va faire d’hommes et de femmes médiocres, résignés ou francs salauds, non pas de grands hommes, mais des hommes plus grands qu’eux-mêmes. Il fait ainsi oeuvre de littérature, avec un talent de conteur et une puissance d’écriture hors du commun. Sébastien Spitzer écrit d’une plume forte et virtuose, avec une capacité de description quasi cinématographique. Il joue habilement des codes du Western, des personnages, des lieux, dont nous connaissons déjà la grammaire, pour faire surgir des images en scope et les scènes coup de poing. Cette fois réunis dans le même temps, celui d’une course contre la montre, d’une course contre la mort, les personnages vont affronter un ennemi invisible. Celui qui se propage et sème la mort. On pense au poème d’Eluard. Ô vous qui êtes mes frères parce que j’ai des ennemis. Contre cet ennemi implacable et les hordes de pillards qui envahissent la ville désertée, ils vont surmonter leurs antagonismes pour faire front commun. Et c’est T-Brown, l’ancien esclave qui va organiser une milice pour sauver la ville, et même son ennemi juré, Keathing, qui se retrouvera à prendre à son tour sa défense. Sébastien Spitzer est un homme de bien des talents. Il a entre-autres celui de trouver des histoires vraies, comme il l’avait fait dans son précédent roman : Le cœur battant du monde (Il y relatait l’histoire méconnue du fils caché de Karl Marx, à Londres, devenu un des premiers combattants de l’IRA). Car tout est vrai dans cette histoire, qui s’est réellement passée. La façon dont Sébastien Spitzer est arrivé jusqu’à elle, ou plutôt dont cette histoire est arrivée jusqu’à lui, à partir d’un fou rire d’Elvis Presley lors d’un concert à Memphis, pourrait tout aussi bien faire un roman en elle-même. (Il la raconte en fin de livre). Mais Sébastien Spitzer, ancien grand reporter, a aussi le talent d’interroger le monde d’aujourd’hui à partir de celui d’hier. La pandémie de fièvre jaune, partie d’un patient zéro, résonne sur l’épreuve que nous sommes en train de vivre, et l’état des lieux du sud post- sécessionniste sur le « Black live matters » d’aujourd’hui. Rarement roman du passé collera tant à l’actualité et aux promesses de l’avenir. A nous d’en tirer les leçons. Car comme le professait Ernest Hemingway : Tous les bons livres sont pareils, ils sont plus vrais qu’aurait pu l’être la réalité. La fièvre de Sébastien Spitzer – Editions Albin-Michel.