Over the rainbow – Constance Joly

La petite Constance n’est pas une enfant comme les autres. La petite Constance est une enfant comme les autres. Elle a juste un papa pas comme les autres. Alors quoi ? Alors des années après, à l’âge adulte, la douleur frappe encore. Elle frappe à la porte. D’une phrase de trop. D’un mot qui salit. Alors parce qu’il y a des arc-en-ciel, et qu’on peut lever les yeux vers eux, Constance, la grande, la femme accomplie, va en fabriquer un de ses mots, couche par couche, strate par strate, couleur par couleur, et… Dieu que c’est beau ! 

De la qualité qu’incarne son prénom, cadeau du père qui l’avait choisi pour elle sous cette augure, Constance l’auteur, tient la promesse, avec justesse, avec pudeur, avec la patience que mérite l’amour. Elle refait le trajet. Etape par étape. Strate par strate, couleur par couleur.  

Un ciel bleu, un coquelicot rouge, une chambre orange, un matin dans la verdure…

C’est l’histoire de Jacques qui aime Lucie qui aime Jacques. Jacques au visage de cire le jour de son mariage, résigné à habiter une vie qui n’est pas la sienne. Jacques qui, un jour, un soir peut-être, se laisse enfin aller à lui-même. A suivre un autre homme. Puis un autre. L’histoire de Jacques qui quitte Lucie et leur fille Constance pour aller vivre avec Ivan, œil bleu et moustache drue. Jacques qui vit enfin, parle enfin, rit enfin, rayonne. Lucie qui perd confiance en elle, en sa beauté, vaincue. Constance entre les deux, avec les deux, qui devient femme, avec tout, malgré tout. Les jeans, les stan smith, les premiers copains. Putain il est pédé ton père ? Les années quatre-vingt. Les années quatre-vingt-dix. Lucie. Constance. Jacques.

Il faut de la pluie et du soleil pour faire un arc en ciel. De la pluie, il y a en aura suffisamment dans les larmes. Du soleil, dans l’amour immense qui ne quittera jamais ces trois-là. Jusqu’à ce que l’orage arrive. Quatre lettres pour une maladie dévastatrice. Jacques est un des premiers malades du Sida. Et un des premiers morts emportés par cette vague sombre. Bien sûr, San Francisco, bien sûr les rencontres d’un soir, l’ivresse de ne pas être conforme à la norme, de la défier, par fierté. Mais bien sûr aussi la difficulté d’advenir de soi-même coûte que coûte, d’en infliger la peine aux autres, aux aimées, aux amants.

Constance Joly embrasse l’histoire de Jacques, son père, avec une compréhension rare. Ce faisant, là où d’autre se contenteraient d’un récit, elle fait œuvre de littérature. Poétique, parfois charnelle, son écriture, finement ouvragée, qu’on avait déjà remarquée dans « Le matin est un tigre » tape au cœur, au ventre, et dessine pour le lecteur l’arc-en-ciel d’émotions promis, plein de beauté et d’apaisement. De la douleur à la douceur, il n’y a qu’une lettre de différence, un « c ». Ce n’est sans doute pas un hasard si c’est la première lettre du prénom de Constance. Le père avait donc bien choisi. Merci Jacques !

Over the Rainbow de Constance Joly – Editions Flammarion. 

Mostarghia – Maya Ombasic

Mostarghia. C’est un mot qui n’existe pas. Pour évoquer un pays qui n’existe plus. Pour dire un père qui s’est éteint. Un pays qui a sombré dans les tourments de la guerre. Un père qui s’est consumé dans les tourments que lui a causé la guerre, sans plus jamais trouver sa paix. Un néologisme forgé sur le nom de Mostar, cité iconique de la Bosnie Herzégovine, le reste du mot en crie la nostalgie (nostalghia) et surtout le chagrin, inconsolable, mêlé de colère. Ce livre est un chant d’amour, profond et funèbre. D’amour et de deuil. Le deuil d’un père aimé, singulier, haut en couleur et bravache. Celui d’un endroit éclaté comme un miroir brisé au sol où plus personne ne semble se reconnaître. Celui d’une humanité défaite, d’un équilibre qui s’est perdu. J’y ai trouvé le même chagrin et presque dans les mêmes termes (et pour les mêmes causes) que dans le récent ouvrage d’Amin Maalouf « Le naufrage des civilisations ». Comme dans le Liban d’Amin Maalouf, dans le Mostar de Maya Ombasic les communautés et les religions cohabitaient et prospéraient paisiblement depuis des siècles autour de ce pont magnifique sur la Neretva. On y vivait dans les mêmes rues, travaillait et même se mariait entre catholique et musulmans, croates, serbes, bosniaques. Ces îlots qui auraient dû devenir des modèles de vivre-ensemble pour le reste du monde, se sont au contraire désintégrés dans les plus épouvantables spasmes de haine. C’est un récit blessé. Meurtri. Mais c’est aussi un épique récit d’exil et d’espoir. Un voyage. Vers la Turquie, puis la Suisse, et le Canada. La difficulté de ne pas se perdre, incarnée par l’obstination têtue de ce père pourtant ouvert et cultivé, à refuser de parler aucune des langues des pays où l’exil l’emporte. Ce refus d’habiter une autre langue que la sienne, où qu’il doive s’installer, on en apprend la source magnifique et poignante dans une anecdote qui donne toute la mesure du livre. Nenad, architecte et urbaniste, est chargé à l’époque des jeux olympiques de Sarajevo de construire des maisons préfabriquées pour reloger à la hâte les tziganes qui vivent sous la tente, il faut faire disparaître « la laideur », histoire de faire bonne figure devant les visiteurs occidentaux. Il s’aperçoit vite que les Tziganes ont replanté leurs tentes à l’intérieur des maisons de bois qu’on leur a données pour pouvoir continuer leur mode de vie, indispensable selon eux à leur survie. Touché, il leur permettra, contre l’avis de ses supérieurs, après le départ des derniers touristes, de démolir les maisons pour retrouver leur village de tente et leurs coutumes. Les Tziganes lui rendront avec amitié cette faveur des années plus tard, au moment de l’épuration ethnique, en acceptant de faire passer ses deux enfants avec eux en lieu sûr, en Dalmatie. La scène (véridique) où les soldats arrêtent la caravane des tziganes à un barrage et découvrent deux petits blondinets le nez collé à la vitre vaut son pesant de burlesque et de tragique. Le soldat s’avance : Vous les avez volés à qui, Catholiques ou musulmans ? Le tzigane répond avec aplomb : musulmans. Le soldat s’écarte avec un sourire mauvais : Alors c’est bon vous pouvez passer ! Voilà comment Maya et son frère sont sauvés et remis à la croix-rouge par le « parrain » des tziganes. Voilà pourquoi Nenad, son père, rescapé des camps et des tortures, habitera sa langue et elle seule, partout, comme la tente des gitans dans le préfabriqué : une question de survie. Un slave dans toute sa démesure et ses excès, catalogué musulman en raison de ses lointains ancêtres alors qu’il n’a jamais été qu’athée, et qui tire leçon de vie des Tziganes, les plus déclassés. Un père et un destin hors du commun. Superbe et humain, trop humain. Ces déchirements et les réponses de cette humanité fière et généreuse, le livre en regorge, peuplé de magnifiques rencontres, des rives de l’Adriatique aux plages de Cuba en plein ouragan. Un récit foisonnant et lucide, terrible et parfois jubilatoire, fustigeant les folies des peuples mais exaltant sa foi en l’homme. Maya Ombasic, désormais professeur de philosophie nous entraîne sur ce chemin semé d’amour, de chaos et de nostalgie. Un chemin vers le nouveau monde. Mais surtout un chemin vers le monde nouveau, où de cette époque naîtra la suivante. Après l’enterrement de ce père et avec lui, d’un idéal perdu (Le Mostar d’avant ne reviendra pas), Maya embrasse sa vie choisie avec celui qu’elle nomme joliment mon homme d’à côté, Léandro, un Cubain, installé comme elle au Canada. Ensemble ils feront ce geste ultime de liberté : concevoir une nouvelle vie loin des mémoires morbides et des identités meurtrières. Une ex-yougo-slavita, qui dansera comme une cubaine, se croira une acrobate née, comme une vraie montréalaise, et qui parlera la langue qu’elle se sera choisie. De la vallée des arbres sucrés aux pentes enneigées du Mont Royal, c’est une magnifique ode à la vie, à l’amour. Et à la promesse de l’avenir. Maya Ombasic – Mostarghia – Editions Flammarion