La sacrifiée du Vercors – François Médéline

Ce n’est pas une question d’ingrédients, plutôt de façon de les travailler. C’est vrai en cuisine. C’est vrai en pâtisserie. Et c’est vrai pour ce roman. En effet, « La sacrifiée du Vercors » a tous les ingrédients d’un polar. Un flic solitaire. Une journaliste perspicace. Le meurtre sauvage d’une jeune femme du coin. Un coupable idéal. Un lieu mythique. De troubles jeux de pouvoirs. Ca pourrait être un polar de James Ellroy. Et ça n’en n’est pas loin. Pourtant ici pas de mystère. Pas de Dahlia noir. Les seuls surnoms sont les noms de code des résistants. Nous sommes en 1944, en pleine épuration. On règle les comptes. Quitte à charger la note, ou à alléger l’addition, en fonction des intérêts supérieurs et des petits arrangements. Une période trouble, propice à décliner toutes les teintes de la noirceur humaine, jusqu’au rouge sang. Un sang qu’on retrouve d’ailleurs souvent dans les titres des chapitres, tous tirés de poèmes de résistants. Magnifique idée, qui élève ce roman par la chair du sacrifice. Des idéaux. Ici des hommes sont morts. Des hommes ont vécu la peur, le froid, la violence des combats. Des hommes, des héros ordinaires. Parfois des salauds tout aussi ordinaires. Ca pourrait donc être un polar, mais ça n’en n’est pas un, ou si peu. Pas de mystère ni de suspens. On comprend vite qui est le coupable et pourquoi. Un polar peu polar donc, où le genre est juste un terrain balisé pour un véhicule au moteur puissant : le style. Un style fait de phrases au présent. Courtes. Sèches. Tendues. Affutées comme des lames. François Médéline taille dans le brouillard avec une écriture précise, lucide et acérée. Un style cut, cinématographique, où les personnages sont définis par leurs actes, plus que par ce qu’ils pensent. Une qualité rare en littérature, qui met le lecteur avec eux, derrière leur épaule, comme une caméra portée. C’est donc pour cette raison que l’on peut ranger ce roman dans sa bibliothèque juste à côté de ceux d’Ellroy. Mais aussi pour cette capacité d’observation hors du commun, qui d’un geste, d’une attitude, d’une expression, dévoile plus que de longues introspections. Ce livre nous rappelle que ce sont les hommes qui font l’histoire, qu’elle recouvre leurs histoires de sa majesté, et qu’il en reste quoi ? Parfois des romans sombres et profonds qui conjuguent le passé au présent et les hommes, même singuliers, au pluriel. Ca n’est pas rien !  La sacrifiée du Vercors – François Médéline – éditions 10/18.

Alabama 1963 – Ludovic Manchette et Christian Niemiec

Ca pourrait commencer comme un film des frères Coen. Une Amérique rurale de personnages taillés dans les clichés. Le détective est alcoolique, désabusé et ancien flic. Les blancs sont racistes, les noirs sont méfiants. Chacun reste chez soi. Entre soi. Les perdus d’un côté, les exclus de l’autre. Et au milieu ? 

Au milieu il y a la rencontre improbable de Bud Larkin et Adela Cobb. Comme dans un film des frères Coen, tout part d’une mauvaise blague. Une petite annonce que les anciens collègues du détective ont passé pour le chambrer, lassés de le voir vivre dans le bordel et la crasse d’un bureau qui ressemble à sa vie : un fatras de renoncements, de souvenirs en vrac et de bouteilles vides. Une petite annonce à laquelle une femme noire, veuve, qui vient d’être virée de son job de femme de ménage car son fils a osé jouer avec la fille blanche des patrons, va répondre. Quand Adela se présente au bureau de Bud, le journal à la main, il regarde l’annonce et soupire : les cons ! A partir de là, pourraient s’enchaîner les péripéties burlesques à la Fargo (il y en aura), les cuites à la Big Lebowski (il y en aura aussi), et les fantaisies à la Ladykillers, (il y en aura encore), mais ce n’est pas un film des frères Coen, le burlesque va laisser la place au drame et les personnages vont sortir de leur cliché pour revêtir leur plus belle humanité, celle qui les élève. 

Car Bud, le détective raciste et Adela, la femme de ménage humiliée, vont avoir besoin l’un de l’autre. Pas comme on pourrait le penser, et c’est une des belles trouvailles de ce polar émouvant. Bien sûr Bud a besoin d’un bon coup de ménage pour son bureau et Adela d’un dollar de l’heure pour nourrir ses enfants. Mais Bud a sur les bras une affaire délicate. Il a accepté d’enquêter sur la disparition d’une fillette noire. La police ne fait rien, alors les parents se tournent vers lui. Pour une fois qu’il a des clients, il accepte. Quand on retrouve la gamine étranglée et qu’une autre disparaît, Bud est seul à mener sérieusement l’enquête. Nous sommes à Birmingham Alabama en 1963. Le FBI doit escorter des enfants noirs qui entrent pour la première fois dans une école blanche, on prépare la marche pour les droits civiques et dans quelques jours John Fitzgerald Kennedy va être assassiné. Les flics sont racistes. Et les noirs sont méfiants. Ils ne parlent pas aux flics. Trop peur qu’ils ne trouvent un prétexte pour leur faire porter le chapeau. Le visage de n’importe quel homme noir est le portrait-robot du coupable idéal. Mais Bud a une arme : Adela. Elle va venir avec lui. A elle, ils parleront. Adela a une fille de quinze ans. Elle pourrait-être la prochaine, alors elle veut qu’on trouve le tueur. C’est donc un couple d’enquêteurs inattendu qui va sonner aux portes : un homme blanc revenu de tout et une femme noire partie de rien. Adela, d’une intelligence aigue, va se révéler un atout pour dénouer les fils d’une enquête emmêlée comme un fil de canne à pêche. Bud, aussi bourru que bourré, va se montrer instinctif et obstiné. Les langues se délient. La peur s’estompe. Les témoignages affluent enfin, les bonnes et les fausses pistes, alors qu’une nouvelle adolescente disparaît… 

Ludovic Manchette et Christian Niemiec connaissent leurs classiques sur le bout des doigts. Ils pianotent avec élégance et sincérité la mélodie d’une intrigue bien composée. Ce polar, écrit à quatre mains, comme ceux des mythiques Fruttero et Lucentini, joue juste et clair. Malgré une écriture parfois convenue, c’est dans la façon dont ses deux personnages se dérangent, se réparent l’un l’autre, que le récit fait mouche. On est emporté par leur sincérité et la façon, jamais mièvre, dont se construit leur respect mutuel, et même, pas à pas, une forme d’affection. N’attendez pas l’histoire d’amour. Bud aime Lorraine, la serveuse du rade où il se noie dans le whiskey. Il lui dira sûrement un jour. C’est une autre des qualités de ce roman, éviter les poncifs et les attendus narratifs. Il dit qu’on a besoin les uns des autres. Les uns avec les autres. Ce faisant, ce roman, un peu plus qu’un polar, nous offre une belle leçon de choses : celles de la vie.  Alabama 1963 de Ludovic Manchette et Christian Niemiec – éditions du Cherche midi.