L’âge des amours égoïstes – Jérôme Attal

La plupart des gens ont la nostalgie du passé. Jérôme Attal a celle du présent. Il sait qu’il ne va pas durer. Qu’en restera-t-il ? Un lendemain. Le lendemain de quelque chose ou de quelqu’un. Une promesse donc. Il y a dans ce regard une élégance, celle qui porte ses idées négligées comme des costumes d’après la fête, des écharpes de petit matin, à marcher dans les rues grises du jour qui se lève. Le chic ultime. Le chic intime. Donc, Nico aime Laura. Statut de la relation : c’est compliqué. Parce qu’il n’y a pas de relation. Pas vraiment. Pas encore. Il y a un proverbe américain qui dit : If you can’t be with one you love, love the one you’re with.  Si tu ne peux pas être avec celle que tu aimes, aime celle avec qui tu es. Nico, le personnage de ce roman, et double de fiction de son auteur, a une idée moins pratique et plus élevée du bon usage de l’amour. Habiter sa solitude. La porter avec suffisamment d’attitude pour que l’on n’en voit rien. Et garder avec soi quelque chose de Gainsbourg, mais ça c’est une autre histoire dans la même histoire. Il y a dans tous les romans de Jérôme Attal une éducation sentimentale. Comme dans « avoir de l’éducation ». Eternel jeune homme, Nico porte à sa boutonnière ses errances et ses renoncements. Continuer ou pas la fac après ce mémoire sur Francis Bacon. Persévérer ou pas avec son groupe de rock. Laura ou Inès. Des questions qui s’écrivent sans point d’interrogation. Il ne s’agit pas d’y trouver réponse. La réponse vous trouvera bien d’elle-même. L’important est alors de garder son amour propre, de ne pas le salir inutilement. La définition de l’élégance ou ce reste d’enfance qui refuse d’abdiquer. Ca tombe bien l’amour est roi. Et Jérôme est son prince charmant. L’âge des amours égoïstes, de Jérôme Attal. Aux éditions Robert Laffont. 

La décision – Karine Tuil

Une décision n’est ni bonne ni mauvaise. Elle est conséquence. Et en amont jugement. En un mot : responsabilité. Juge, justement, Alma l’est. Dans un monde indécis, elle a fait de la décision son métier, son devoir. Son pouvoir aussi. Devoir et pouvoir ne sont jamais loin de l’autre. Il en va des décisions que l’on prend pour soi-même. Et de celle que l’on doit prendre pour les autres. C’est cette dualité que Karine Tuil nous donne à voir, ou plutôt à vivre avec son personnage. Pouvoir sur elle-même. Devoir envers les autres. Et vice versa. Cela nécessite force, courage, et toute la lucidité dont on est capable. Et compassion. Et amour. C’est là que le trouble, zone grise, devient le lieu de tous les questionnements. Du trouble des sens au sens que doivent garder les choses. Celles de la vie. De la mort. Face au chaos. Au commencement était le chaos. Au commencement était le verbe. Les mots viennent ordonner ce qui fait commun. Le construire. Alors il faut bien écouter, entendre, se parler. Alma, juge d’instruction antiterroriste croit à la justice. A sa façon, elle est une bâtisseuse. Elle tente de poser des ponts là où d’autres dressent des murs. Elle s‘efforce de construire droit. Avec le droit. Les droits. La justice est-elle justesse ? Science exacte ? C’est tout le questionnement de ce roman. L’amour n’est pas aveugle, disait Edouard Dujardin dans « Les lauriers sont coupés », il choisit juste de ne pas voir. Juste, au sens de simplement. Mais la justice n’est juste que complexe. La justice choisit les yeux ouverts, au milieu d’insondables zones d’ombres. La décision est conséquence. Et jugement. Elle est surtout humaine. Alma devra donc prendre deux décisions, une professionnelle et une personnelle. Les deux se tisseront, sous la violence des convulsions du monde, pour nous raconter une femme qui accouche enfin d’elle-même. Dans la douleur et dans l’amour. Va pour toi. La décision-  Karine Tuil, aux éditions Gallimard. 

Pas ce soir – Amélie Cordonnier

Quand on ne fait plus l’amour, est-ce que l’amour se défait ? L’autre qui part dormir dans la chambre d’à côté, comme une banquise qui se détache. Le froid quand le feu est encore là, sous la peau. Le feu mais plus la flamme. L’absence comme un silence qui crie. Qui appelle le corps de l’autre. S’en rappelle surtout. Ce qu’on y fait. Ce qu’on en fait. Ce qu’il vous fait. Faire. Défaire. Refaire. On compte. Le compte n’y est pas. On recompte. Ecrit au présent, le présent de l’absence, ce roman endosse le point de vue de l ’homme. Du corps de l’homme qui désire comme on pense. Trop. Mal. De façon compulsive. En panique. Un désir en désordre. Avec la précision de la douleur, Amélie Cordonnier ausculte l’anatomie de ce désir abandonné à lui-même. On sait le comment, on redoute un pourquoi. On dira la lassitude. On dira la routine. On dira la ménopause. On dira que les filles sont parties. On dira ce qui passe par la tête. La tête voit ce qu’elle veut, mais le corps veut jouir encore. Le corps de l’autre devient objet de fantasme, de rancœur, de frustrations, de colère, d’adoration quand même, toujours. Un homme donc qui se met dans tous ses états, surtout les pires, s’avilissant à force de ne plus être voulu, de ne plus être touché. Alors on essaie tout le reste, tout ce qui reste, qui ressemble, qui salit. Le catalogue des solitudes. Des misères. Un soi sans l’autre. Déchu. Toucher le fond. L’autre nom d’un espoir. Ce roman cru comme un néon éclaire cette part de ténèbres. Il incarne au sens propre – dans la chair – le manque. Assouvir sans avoir. Mais rester. Peut-être la plus belle phrase du livre (P 142), celle qui en porte toute la force : Un homme amoureux puisqu’il attend. Pas ce soir, d’Amélie Cordonnier – Editions Flammarion.

Pas la guerre – Sandrine Roudeix

Des phrases courtes. Qui claquent. Comme un slam. Comme des gifles aussi. Celles que met la vie quand elle cogne où le cœur bat. Make love not war. Le mantra des années soixante-dix s’est disloqué dans la réalité d’aujourd’hui. Assia et Franck ne se font pas la guerre. L’amour, ils viennent de le faire. Mais ils ne le feront peut-être plus. Pour un mot. Une phrase courte. De trop. Qui claque. Aujourd’hui les différences éloignent plus qu’elles n’attirent. Et aujourd’hui c’est ce matin. C’est toujours le matin quand on vient de faire l’amour. Une porte qui claque. Comme une phrase. Alors le vide, les bruits de l’autre côté du mur. On ne s’entend plus mais on écoute les gestes, les déplacements, les craquements sous les pas, le frottement d’une main sur la nuque, une intimité, tout ce que l’on reconnaît de l’autre comme autant de questions. Les bruits du dehors aussi. Il y a un monde autour. Un monde d’où l’on vient, mais pas du même endroit, pas de la même façon. D’une écriture sensuelle mais avec suite (pour paraphraser Gainsbourg) Sandrine Roudeix écoute comme on regarde, en attention. Tout y est juste. Alors il faut tendre l’oreille. Et je me suis surpris à éteindre la musique pour mieux entendre ce roman. Quand la porte de la chambre s’ouvre enfin, quand le trajet de quelques mètres vers l’autre devient celui d’une vie, un parcours du combattant qui va prendre voix et corps, c’est le monde en chacun qui va parler, crier peut-être. De ce face à face, comme un combat, il faudra bien prendre le risque, chacun dans ses blessures, chacun dans son histoire. S’expliquer. Les amoureux ne sont pas seuls au monde. Ils sont seuls en eux-mêmes. Faire de ce monde en soi une place pour deux demande que ce qu’il y a en nous de vaincu ne laisse au final que deux vainqueurs. A l’amour comme à la guerre. That’s the beauty of it. Et c’est la belle leçon de ce roman charnel. Pas la guerre, de Sandrine Roudeix – aux éditions Le passage.

La grande Vallée – Edouard Bureau

Gustave Flaubert disait que pour qu’une chose soit intéressante, il faut la regarder longtemps. Voilà bien ce que fait Edouard Bureau dans ce roman, regarder longtemps. Prendre le temps pour ce qu’il est. C’est à dire de la vie. Cette pastorale est une longue fable à contre-courant, à rebrousse-poil. On y avance au pas lent d’un troupeau guidé par deux jeunes chevriers. Il faut accepter de ralentir, de lever les yeux vers le ciel ou de les baisser vers la terre, de fleurs en brins d’herbe, pour en mériter les beautés. Ici les animaux parlent, et le jeune Arno, dit Le Merle, peut cheminer de nuit en discutant avec la haute silhouette qui surgit à ses côtés, celle de l’Immense peine. Edouard Bureau livre ce faisant des pages magnifiques et inspirées, entre nature et merveilleux. Il prend un plaisir évident à rester avec ses personnages, qu’il regarde avec tendresse, avec fraternité. Quand dans la grande vallée arrive le progrès. L’industrieux. Le profit pour le profit. La terre forcée. L’harmonie des jours heureux se recouvre de fer et de grisaille. Le vent de la colère va se lever, avec des scènes épiques où l’on retrouvera les plus belles fulgurances du « Lion sans crinière », premier roman de l’auteur. Bien sûr, la nature (ou la prose d’Edouard Bureau) est prolixe et abondante. Il faut parfois sauter quelques pages trop denses ou y prendre appui sur deux phrases solides et minérales pour avancer, mais l‘épure viendra. Mon ami Stéphane Rozès, politologue et homme de culture, fait souvent référence au génie français. Edouard Bureau, dans ses poses dandy et sa façon de choisir les mots rares et les idées singulières, y fait honneur. Il y a en lui du Fournier, du Rostand, du Giono, du Bernanos. Il porte sur ses jeunes épaules cet héritage avec la foi et le panache qui font de lui un écrivain et de la littérature un étendard. Nul doute qu’il construit ainsi une œuvre là où tant d’autres n’écrivent que des livres. A suivre donc. La grande Vallée – Edouard Bureau – Editions du cherche midi – Cobra

Les fruits tombent des arbres – Florent Oiseau

On peut voir beaucoup de choses de la fenêtre d’un bus parisien. Paris d’abord. Et les gens qu’on y trouve. Sans les chercher, presque toujours. Il y a les gens, donc. Et il y a Pierre, le personnage du roman de Florent Oiseau. Un personnage qui va se mettre en tête de résoudre le mystère de la mort d’un homme à la station de bus Popincourt. Pas n’importe quel homme. Un voisin. Même si c’est n’importe qui. Bien sûr c’est surtout dans sa tête que cette enquête va se dérouler. Ce pourrait être un grand n’importe quoi. C’est tout le contraire. Un roman ou rien n’est important mais tout importe. Florent Oiseau écrit (magnifiquement bien) avec une loupe précise. Il force le trait pour montrer sans déformer, il dit juste, avec la justesse et la justice que mérite chaque être humain. Chaque rencontre, chaque collision est ainsi une sorte de célébration. Pierre a rétréci sa vie à la taille de l’ordinaire pour que chaque petite chose puisse y être un grand bonheur. Prendre le bus, courir à vélo avec un quinqua aux jambes rasées, monter une mayonnaise pour une inconnue, boire un demi dans un bar Kabyle, ne pas coucher avec une femme alors qu’on aurait pu, qu’on aurait dû peut-être, entendre la télé du voisin à travers le mur. Une sorte de traité de savoir vivre, au sens propre du terme. Même si on ne sait jamais. Alors on suit ses non-aventures avec un plaisir coupable, jusqu’à l’improbable révélation du secret que cache la mort du voisin. Humain très humain, poète post-beat et écrivain surdoué, Florent Oiseau délivre un blues teinté musette. On lui pardonnera quelques coquetteries de style, quelques provocs inutiles. Un roman qui aime les gens, même quand ils ne s’aiment pas eux-mêmes, est oeuvre de littérature. Et de salut public. Amen. Florent Oiseau. Les fruits tombent des arbres. Allary éditions.

Les heureux du monde – Stéphanie des Horts

Ils sont venus, ils sont tous là. Fitzgerald, Hemingway, Dos Passos, Picasso, Braque, Gertrude Stein, Cocteau, Fernand Léger, Cole Porter… Les Américains fuyant la prohibition, les Russes fuyant les bolchéviques, les Espagnols, les Italiens, les peintres, les écrivains… Ils passent l’été au cap d’Antibes, l’hiver à Montparnasse. Paris est une fête. Leur vie aussi. Le temps tourne sur lui-même comme un danseur des ballets de Diaghilev. Ça tombe bien, le chorégraphe est là aussi. Et Serge Lifar. On boit beaucoup, on rit, on danse. Il y a des femmes qui aiment les femmes. Des hommes qui aiment les hommes. Des femmes qui aiment leurs hommes qui aiment leur femme. Et aussi celle des autres parfois. Et leur mari peut-être. Ce petit monde, mondain, s’aime, s’admire, se jalouse mais serre les rangs quand l’épreuve ou l’adversité arrivent. Des histoires d’amitiés. Des histoires d’amour. Au centre de ce cercle, il y a les Murphy, Sara et Gerald. Les Murphy sont beaux, les Murphy sont riches, Ils sont libres et non conventionnels. Ils sont aux années folles ce qu’Henry Murger était à la Bohème. Une sorte de définition. Ce couple qui le fascine et à qui il s’identifie, inspire à Scott Fitzgerald les personnages de « Tendre est la nuit ».  Beaucoup d’eux, un peu de lui et Zelda, sa femme. Et les années folles. Mais peu à peu, insidieusement, la folie douce se transforme en vraie folie. L’ivresse en gueule de bois. On trinquait avec Hemingway, on titube avec Fitzgerald. Les romans paraissent. Les amours fidèles se transforment en amitiés trahies. Le bonheur en malheur. L’Europe en champ de bataille. On a dépassé les limites, elles le font payer. C’est le prix pour inventer la modernité, pour écrire ou peindre des chefs d’œuvres. Stéphanie des Horts nous entraîne, dans un style fait de phrases courtes et tranchantes dans le tourbillon des années trente jusqu’au chaos, celui qui accouche des étoiles filantes. Avec une capacité rare à nous placer au plus près des personnages, de leurs tourments et de leur génie, elle nous met au cœur de la création et au corps de la liberté. A fleur de peau. Tendre était la nuit. Cruel sera le jour, quand le soleil se lève. La fête est finie. Mais Dieu qu’elle était belle. Et qu’elle nous est bien contée. Merci. Stéphanie des Horts – Les heureux du monde – éditions Albin Michel.

Les jours heureux – Adelaïde de Clermont-Tonnerre

La vie, l’amour, la mort. L’amour surtout. L’amour avant tout. Avant la mort surtout. Ces jours heureux – qui le sont parfois sans le savoir – sont comme des montagnes russes, faits de sommets et de creux, qu’ils enchaînent avec ivresse. Sous des allures de jeu de piste, c’est à une éducation sentimentale que nous convie Adelaïde de Clermont-Tonnerre. Celle d’Oscar Laventi, jeune scénariste de télévision. Bien sûr, qui dit éducation dit parents, et ses parents, Edouard et Laure, eux-mêmes scénaristes et réalisateurs à succès, lui ont plutôt donné l’exemple d’un amour en montagnes russes. Des sommets enivrants et des creux abyssaux. Entre divorces et remariages. Roller coaster. Ni avec toi ni sans toi. Alors, le mode d‘emploi, Oscar le cherche dans les femmes qui le trouvent. Ses parents il les prend pour modèle ailleurs. L’amour de l’art. Pas l’art de l’amour. Enfin… c’est plus compliqué que ça. Parce que le monde est compliqué. Et grand. En fait pas tant que ça. Pour certains, le monde est moins grand que pour les autres. Il est juste plus profond. Vous ne le savez peut-être pas mais les montagnes russes se traduisent en russe par американские горки: montagnes américaines. Effet miroir. Un miroir de l’époque que justement nous tend, sans concession, Adelaïde de Clermont-Tonnerre. Comme elle l’avait déjà fait avec « Le dernier des nôtres », elle met l’amour au danger du monde, de ses bouleversements, de son histoire. Montagnes russes : l’élection de Trump. Montagnes américaines : les manœuvres de Poutine. Un monde qui se fissure jusque sous les pieds de ses personnages. Un Me Too qui vient ébranler leur milieu. Onde de choc. On en fait des films. On en perd des vies. Adelaïde de Clermont-Tonnerre délivre en chemin de puissants portraits de femmes. De celles qui troublent les sens, inspirent les artistes et font chuter les empires. Féministes, chacune à leur façon, chacune dans leurs combats comme dans leurs ébats (ces pages, d’une vénéneuse beauté, sont particulièrement réussies). La vie, l’amour, la mort. Le sens de la vie donc. La vie où chacun ne va pas dans le même sens. A moins que… dans un final magnifique autant qu’inattendu, on arrive à le surprendre, le monde. A lui faire rendre gorge d’une bouffée d’amour plus grande que lui. Et donner tous les espoirs. Certains romans sont parfumés à l’eau de rose. Celui-ci, tout de beauté douloureuse et de grâce enivrante puise plutôt dans les roses ce qu’elles ont : des pétales d’une douceur infinie, et des épines à se blesser jusqu’au sang. Comme la vie. Comme l’amour. Et merde à la mort !  Les jours heureux – Adelaïde de Clermont-Tonnerre – Editions Grasset

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon – Jean-Paul Dubois

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon. On pourrait tout aussi bien retourner la proposition : le monde n’habite pas tous les hommes de la même façon. Car c’est finalement ce qui se passe ici. La vie de Paul Hansen, c’est plutôt le monde qui l’habite. Elle se remplit de celle des autres sans jamais réellement s’y mélanger. Comme l’huile et l’eau. Comme le vide avec le plein. Le ciel qui se pose sous les ailes d’un avion. Comme son père et sa mère. Le blond rigoriste et la brune libertaire qui se sont assemblés sans se mélanger, glissant l’un sur l’autre jusqu’à se séparer. Sans drame. Le monde habite Paul comme ça et Paul, lui, habite le monde du mieux qu’il peut. En bon voisinage. Pour l’instant, Paul habite pour deux ans dans la cellule « condo » d’un pénitencier de Montréal Canada. Il partage cet espace avec son codétenu, Patrick, un Hell’s Angel réduit pour l’occasion à sa carrure imposante, son goût pour les Harley Davidson et une peur maladive de se couper les cheveux qu’il considère comme une partie de son corps. Tu te couperais la langue toi-même ? Paul est dans ce « condo » de misère, juste à quelques blocs d’un autre « condo », de luxe celui-là. Une résidence dont il était l‘homme à tout faire. Paul a toujours pris soin des autres, et du bâtiment, et de ses outils. Patrick Horton, le Hell’s Angel, est là parce qu’il a exécuté une balance. Paul n’a tué personne. Presque pas. Il a juste failli. Parce qu’il n’y avait plus d’issue. A force de tourner en rond dans un monde qui ne tourne plus rond. Il fallait que ça arrive. La révolte. L’église de son père, pasteur Danois, a été ensevelie sous le sable, et le cinéma de quartier de sa mère sous les rouleaux de la nouvelle vague, puis du X grand public. Paul s’est retrouvé à Montréal. Il a rencontré Winona, la pilote d’hydravion. Un amour qui arrive. Comme arrivent les choses dans la vie de Paul. Parce qu’elles sont là. Un jour Winona s’est installée avec lui. Elle a trouvé une chienne Nouk. Et ça a rempli la vie de Paul. Quitte à déborder un peu. Le sable des dunes mange les églises, les cinémas de quartier ferment après les révolutions de carton pâte « Godard le plus con des Suisses pro-Chinois », les avions tombent, les chiens meurent de désespoir. Le monde n’habite pas Paul aussi paisiblement que lui, l’habite. Il faudra une vie entière d’ajustements entre les deux pour qu’ils finissent par se fondre l’un dans l’autre. Faire un tout. Une vie entière et un roman au style fluide et généreux, qui sait regarder avec tendresse les gens simples, les humbles, les vaincus. Pour réaliser avec Paul Hansen que sa vie a aussi remplie celle des autres. A sa façon. Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon de Jean-Paul Dubois, Le livre de poche. Editions de l’Olivier. Prix Goncourt 2019.

Une toute petite minute – Laurence Peyrin

Le meilleur serait-il arrivé sans le pire ? Voilà, la question est posée. Elle est posée à Madeline. Mad. La dingue. Sauf que Mad n’est pas dingue. C’est ce qui lui arrive qui l’est. Ce qu’elle a fait. Non, Mad n’est pas dingue, ça serait si facile. Et la facilité, ce n’est pas son choix. Le meilleur serait-il arrivé sans le pire ? La réponse à cette question, chacun des personnages croisés aura la sienne. S’il en veut une. S’il s’en doit une. Reste à trouver le plus important après ça : qu’est-ce qu’on fait de la réponse à une question ? C’est une traversée âpre et lumineuse vers cette possibilité que Madeline, dix-sept ans et une étoile fraîchement tatouée sous le sein gauche, va effectuer dans ce roman. Hell’s Kitchen. New York. Nouvel an. Une toute petite minute. Vous passez par la case prison. Vingt ans. Pourquoi a-t-elle fait ça ? Il vous faudra attendre la dernière page pour le savoir. Comprendre ce qu’il s’est passé ce soir-là. Ce qu’elle ne dira jamais à personne. A quoi bon ? Qu’est-ce qu’on s’est acheté quand on a payé sa dette, qu’on sort de prison avec des vêtements donnés, et que le monde a changé sans vous ? Bref y a-t-il une vie après la mort, la mort dans la vie comme disait Bukowski ? Il y a une magnifique réponse dans ce roman, une réponse où les enfants perdus se trouvent en dominant le mal. Sans le laisser les vaincre. Très habilement construit entre deux temporalités, la prison et le monde d’après, le roman de Laurence Peyrin colle à la peau du personnage de Madeline, comme une vie qu’elle va apprendre à habiter. La sienne. Celle qui est née de cette toute petite minute. Comme une goutte d’eau salée contient déjà toute la mer. Alors il y aura des tempêtes, des vagues terribles et déferlantes, des océans de chagrin et de vents rugissants jusqu’aux plages apaisées de Montauk, où l’horizon bleuté s’offre comme un avenir. Plus qu’une simple histoire de rédemption (et il y en a de très belles dans ce roman), c’est une leçon de résilience qui nous renvoie à nos propres failles, nos propres séismes. Quand tant d’autres s’arrangent avec la culpabilité ou s’en défaussent, le personnage de Madeline l’embrasse comme une part d’elle-même. Pour faire d’une vie brisée en morceaux, un tout. Le meilleur et le pire. Madeline a pris une vie. Il lui reste maintenant à sauver la sienne. Trouver la force et le courage d’en vivre en grand chaque petite minute. A la question de vaincre le mal, John Steinbeck répondait à la fin d’East of Eden : Timshell (tu peux). Ce roman lumineux et sans concession ne dit pas autre chose. Et nous emporte comme une vague furieuse qui vient s’apaiser en écume sous un soleil d’automne. Timshell. Une toute petite minute de Laurence Peyrin – Editions Calmann-Levy.