Les délices de Tokyo – Durian Sukegawa

Il y a des jours, des instants peut-être, où la beauté arrive jusqu’à vous. Légère et grave à la fois, avec l’humilité d’une fleur de cerisier qui frissonne sous le vent. L’humilité et la grâce. Et une invitation. Nous sommes nés pour regarder ce monde, pour l’écouter. C’est tout ce qu’il nous demande. Un monde qui ne demande qu’à être regardé et écouté ne peut pas être complètement mauvais. Il suffit de bien regarder. Au-delà des apparences, par exemple. Alors quand Sentarô, le marchand de dorayaki, ces petits pancakes de rue fourrés à la pâte de haricots rouges, aperçoit cette vieille aux doigts horriblement déformés devant le cerisier en fleurs en face de sa boutique, il a un réflexe de dégoût, de rejet. A cet instant précis, il ne sait pas encore que la beauté vient d’arriver jusqu’à lui. Avec cette humilité-là. Celle d’une femme dont la vie n’a été faite que de rejet. Parce que ce monde pas complètement mauvais est quand même fait d’injustice, de douleurs et de difficultés. Devant l’insistance de Tokue, la vieille femme, Sentarô doit se résoudre à l’embaucher. Surtout parce qu’elle vient de lui mettre sous le nez la meilleure pâte de haricots rouge qu’il ait jamais mangée, celle qui peut sauver sa petite échoppe désertée par les clients, et qu’elle seule sait faire. Il cachera la vieille aux doigts tordus en cuisine, pour ne pas effrayer les clients, surtout ces jeunes filles de l’école, qui viennent y acheter leur goûter. Comme Wakana, la rebelle, la déclassée, la fugueuse. Comme le fil coudra les pièces d’un corsage blanc, Durian Sukegawa va coudre la vie de ces trois-là avec la poésie d’un Myazaki et la force apaisée des survivants. Le secret que Tokue est venue apporter n’est pas celui qu’elle prétend avoir pour confectionner cette pâte délicieuse, mais celui qui l’a gardée en vie au travers des terribles épreuves qu’elle a traversées. Même pour la dernière des parias, la vie à un sens. Sans moi, Cette pleine lune n’existait pas. Les arbres non plus. Ni le vent. Sans le regard que j’étais, toutes ces choses que je voyais disparaîtraient. C’était tout simple. Et si moi ni les humains n’existions, qu’en serait-il ? La beauté est avant tout une question de regard. C’est ce que le monde nous demande.  Et il est bien possible qu’on puisse la décider. C’est ce qu’il attend de nous. Certains livres finissent par devenir des amis, d’autres une sorte de famille. J’ai ajouté ce soir à la mienne, une vielle aux doigts tordus, un pâtissier fauché, et une écolière rebelle, tenant à la main une cage avec un canari prêt à être libéré. En les voyant marcher ensemble, complices et complets, dans la lumière orangée du soir couchant, je me suis dit que cette image me resterait longtemps. Et s’il a suffi de lire ce livre pour les faire exister. Si c’est aussi simple que ça la beauté. Alors… J’ai un secret pour vous. Les délices de Tokyo de Durian Sukegawa, traduit par Myriam Dartois-Ako, éditions Albin Michel – Livre de poche.

Une toute petite minute – Laurence Peyrin

Le meilleur serait-il arrivé sans le pire ? Voilà, la question est posée. Elle est posée à Madeline. Mad. La dingue. Sauf que Mad n’est pas dingue. C’est ce qui lui arrive qui l’est. Ce qu’elle a fait. Non, Mad n’est pas dingue, ça serait si facile. Et la facilité, ce n’est pas son choix. Le meilleur serait-il arrivé sans le pire ? La réponse à cette question, chacun des personnages croisés aura la sienne. S’il en veut une. S’il s’en doit une. Reste à trouver le plus important après ça : qu’est-ce qu’on fait de la réponse à une question ? C’est une traversée âpre et lumineuse vers cette possibilité que Madeline, dix-sept ans et une étoile fraîchement tatouée sous le sein gauche, va effectuer dans ce roman. Hell’s Kitchen. New York. Nouvel an. Une toute petite minute. Vous passez par la case prison. Vingt ans. Pourquoi a-t-elle fait ça ? Il vous faudra attendre la dernière page pour le savoir. Comprendre ce qu’il s’est passé ce soir-là. Ce qu’elle ne dira jamais à personne. A quoi bon ? Qu’est-ce qu’on s’est acheté quand on a payé sa dette, qu’on sort de prison avec des vêtements donnés, et que le monde a changé sans vous ? Bref y a-t-il une vie après la mort, la mort dans la vie comme disait Bukowski ? Il y a une magnifique réponse dans ce roman, une réponse où les enfants perdus se trouvent en dominant le mal. Sans le laisser les vaincre. Très habilement construit entre deux temporalités, la prison et le monde d’après, le roman de Laurence Peyrin colle à la peau du personnage de Madeline, comme une vie qu’elle va apprendre à habiter. La sienne. Celle qui est née de cette toute petite minute. Comme une goutte d’eau salée contient déjà toute la mer. Alors il y aura des tempêtes, des vagues terribles et déferlantes, des océans de chagrin et de vents rugissants jusqu’aux plages apaisées de Montauk, où l’horizon bleuté s’offre comme un avenir. Plus qu’une simple histoire de rédemption (et il y en a de très belles dans ce roman), c’est une leçon de résilience qui nous renvoie à nos propres failles, nos propres séismes. Quand tant d’autres s’arrangent avec la culpabilité ou s’en défaussent, le personnage de Madeline l’embrasse comme une part d’elle-même. Pour faire d’une vie brisée en morceaux, un tout. Le meilleur et le pire. Madeline a pris une vie. Il lui reste maintenant à sauver la sienne. Trouver la force et le courage d’en vivre en grand chaque petite minute. A la question de vaincre le mal, John Steinbeck répondait à la fin d’East of Eden : Timshell (tu peux). Ce roman lumineux et sans concession ne dit pas autre chose. Et nous emporte comme une vague furieuse qui vient s’apaiser en écume sous un soleil d’automne. Timshell. Une toute petite minute de Laurence Peyrin – Editions Calmann-Levy.

Un invincible été – Catherine Bardon

Alors voilà, tout est fini mais tout continue. Le récit tourne comme le monde, dans un kaléidoscope aux mille facettes et aux mille couleurs. Celui de tous ces personnages. Toutes ces vies qui s’entremêlent, des rivages bleus de Saint-Domingue jusqu’au bitume fumant des avenues de New York. Des vies brisées qui se réparent. Ce sera cette fois celle de Nathan, danseur fauché par un accident, ou de David, miraculé de l’effondrement des Twin Towers, qui devront se réinventer, comme l’ont fait les leurs en arrivant en République Dominicaine, passant d’intellectuels à fermiers. Et toujours celle de Ruth, d’Almah. Vivre au lieu de survivre. Il y a cette force et cette formidable leçon dans les personnages de Catherine Bardon. Cette liberté suprême d’aller au-delà de soi sans jamais se perdre. Une profession de foi, en l’homme, en l’humanité, dans la grandeur de la vie qui, comme le bonheur du poème de Robert Frost, se fait pardonner en hauteur ce qu’il lui manque en longueur. Et l’amour. Un amour de l’humanité qui commence par celui de la famille. Le premier cercle des autres. Avec ses peines, ses joies, ses déchirements, ses rivalités aussi, mais ces liens indéfectibles qui la gardent une, unie, même à des milliers de kilomètres de séparation. La famille. Celle du sang, et en cercle autour celle du cœur. Choisie. Et un autre cercle après, celui du lieu. De l’endroit. Du pays. Chaque secousse sismique de l’époque va se répercuter à travers tous ces cercles, effet papillon, à partir de cet épicentre : les personnages magnifiques de ce roman en quatre actes. Quatre actes qui interrogent l’identité et la résilience. Car la saga des déracinés, tirée de l’histoire vraie et injustement méconnue de familles juives fuyant les pogroms, puis la Shoah, et trouvant un refuge inattendu dans l’île du dictateur Trujillo, est, comme son nom l’indique, une histoire de racines. Celles que l’on garde en soi, qui puisent loin profond dans le passé, et celles plus légères et volubiles qui nourrissent le présent et tissent l’avenir. Un enracinement. La nouvelle génération. Gaya, à l’image de son nom, va vers la nature, la terre. Prendre racine encore. Mais surtout les laisser courir. Libres. Commencé dans la brûlure des premiers brasiers de la haine, cette formidable saga se termine logiquement après la chute du mur de Berlin. Un monde d’après, qui accouche dans la douleur d’un monde d’après. Le nôtre. Catherine Bardon à un indéniable talent de conteuse. Cette longue fresque le déroule jusqu’à nous, avec toujours la même bienveillance, au sens propre du terme. Garder les yeux ouverts. Parce que c’est ça, la vie. Alors on est heureux d’avoir gardé les yeux ouverts pour lire ce dernier tome à la suite des précédents. On aura vu beaucoup, et beaucoup vécu avec ces personnages qui ont traversé les évènements et les époques, autant qu’ils ont été traversés par eux. Une leçon d’histoire, comme une leçon de choses. Celles de la vie. Un invincible été de Catherine Bardon (dernier tome de la saga « Les déracinés »). Aux éditions les Escales. 

Iberio – David Zukerman

De San Perdido à Iberio. Il y a des constantes dans les deux romans de David Zukerman. Le temps se perd. Les vies se gagnent. L’autre est désir. Une humanité à profondeur d’âme. A fleur de peau. Les corps exultent. La beauté ne se fane jamais. Pas comme les fleurs. Ca tombe bien : les fleurs ne poussent pas dans les romans de David Zukerman. Ni dans les décharges à ciel ouvert de San Perdido où n’éclos que la misère et parfois l’espoir. Ni dans les immeubles feutrés de l’ouest parisien où seul leur parfum se respire- pardon celui du miel. Un miel toutes fleurs. Toute vie. Le parfum du miel va bien à la beauté. Par exemple celle de Mercedes arrivée de son espagne natale, avec son fils Iberio. Cette beauté plus que parfaite (magnifiques lignes de textes) Mercedes la retient comme on retient son souffle. Elle la garde à distance, comme elle-même se tient à distance de sa vie, trop occupée à faire pousser celle de son fils. Ce qu’on ne peut avoir, mieux vaut le peindre pourrait se dire Ezra Goldweiser, l’artiste du dernier étage. Un homme las de son art comme de lui-même. Alors quand la beauté au parfum de miel va faire irruption dans son champ de vision, il va, dans un magnifique chant du cygne, la dessiner, esquisse après esquisse, pour l’apprendre à défaut de la prendre. Afin dans un acte ultime de la peindre. La peindre comme Zukerman l’écrit. Consumé par le désir. Au fil des jours et des formats raisin, il l’aimera d’un amour intact. Au sens propre. Un amour propre, car jamais consommé. Sauf peut-être avec une autre, qui lui ressemble. David Zukerman est un grand écrivain de la chair. De ses troubles. Et de sa célébration. Certaines pages sont éclaboussées de beauté comme on le serait d’une vague brisée sur des rochers. La puissance et la force de cette vague irrigue un texte lent, sinueux, fait des courbes et d’ombres, de pleins et de déliés. Loin des moiteurs torrides des ruelles de San Perdido, nous sommes dans les rues d’un Paris de chaque jour. Où la beauté se sauve elle-même à défaut de sauver le monde. Un monde justement qu’apprend Iberio le fils de Mercedes. Bien sûr il en apprend aussi le désir et la chair. Ce monde dans le monde. Ce monde en soi. Alors d’une certaine façon, c‘est bien une éducation sentimentale que nous offre ici David Zukerman. La chair exulte. Les cœurs murmurent. Et si Iberio découvre l’amour, celui de la chair et du cœur, avec Louise, une prostituée. Ce n’est pas la moindre des ironies. Car de cet amour absolu, idéal, qui traverse les vies et transperce les âmes, elle est, mais il faudra lire le roman pour le savoir, une figure de vie, la seule à en réunir les brisures et les éclats. Il y a une grande poésie dans l’écriture toujours bienveillante de David Zukerman. Celle qui élève les femmes et les hommes à la beauté de leurs destins. Le fond et les formes, en somme, de l’amour. Avec une majuscule. Iberio de David Zukerman- Editions Calmann-Levy

Un voisin trop discret – Iain Levison

Disons que Jim nous ressemble beaucoup, à vous et moi. Peut-être surtout à moi. On sent que Jim a eu une vie bien remplie, chargée même, et que ce qu’il veut maintenant, c’est que le monde le laisse tranquille. Parce que contrairement à ce que pense son médecin, lui, Jim, va très bien, c’est le monde qui va mal. C’est ça le problème vous voyez ? Alors le mieux, c’est que le monde ne s’occupe pas trop de lui, et qu’il reste de l’autre côté de la porte. A l’autre bout du pays, à Bennett Texas, eh bien disons que Madison a le problème inverse. Le monde, elle voudrait bien le voir de plus près, et qu’il s’occupe un peu d’elle au lieu de la laisser croupir dans ce trou paumé avec un gosse sans père et un avenir qui ne vient pas. Chacun à l’opposé du problème et du pays, Jim et Madison ne vont jamais se rencontrer et pourtant… sans le savoir, ils vont être chacun la solution de l’autre. Une solution comme seule la vie est capable d’en fabriquer. La vie ou la plume alerte et pétrie d’humanité de Iain Levison. Car une chaîne de personnages et d’enjeux va les relier, comme cette théorie qui veut que tout individu sur terre soit connecté à l’autre par au maximum six degrés de séparation. Six personnes. Au plus. Il en faudra ici à peine moins pour que cette chaîne reliant le Texas à Philadelphie passe par Khost en Afghanistan, Dubai et traverse un roman à la structure virtuose, au style profond et à la fin jubilatoire. Une traversée où personne n’est vraiment ce que l’on croit, à part le monde qui est ce qu’il est, et l’Amérique ce qu’elle devient. Il y a du James Lee Burke dans la capacité de Iain Levison à se servir habilement d’une intrigue policière pour explorer le fond l’Amérique, du John Steinbeck dans l’humanité majuscule de ses personnages et du Jonathan Franzen dans son acuité brillante à appréhender les dérèglements de la société d’aujourd’hui. Mais il y a surtout du Iain Levison, sa capacité à se placer du côté des personnages, en toute justesse à défaut de justice. Une comédie humaine, à la fois noire et lumineuse, où chacun essaie de s’en sortir comme il peut. Par tous les moyens. Provoquant au passage un effet dominos aussi efficace qu’inattendu. Laissant le hasard à ceux qui n’y croient pas, Iain Levison déroule avec brio une intrigue ou rien n’arrive pour rien, et tout peut arriver. «That’s the way that the world goes round » chantait John Prine et c’est comme ça que tourne ce roman remarquablement réussi, qu’on referme avec un coupable sourire de complicité. On sera les seuls à savoir. Et c’est très bien comme ça. Merci pour votre confiance monsieur Levison ! Un voisin trop discret de Iain Levison (titre original : Parallax) aux éditions Liana Levi.

Certains cœurs lâchent pour trois fois rien – Gilles Paris

« On a tué un homme, un ancien enfant » disait Paul Eluard à propos de la peine de mort. Il s’agit ici d’ancien enfant, mais de la peine de vie. La peine à vivre qui se transforme parfois en peine de vivre. Du vide béant, en dedans, laissé par les coups et les cris du père. Tu es une merde, tu ne feras jamais rien. Gilles, l’ancien enfant, n’a pas fait rien, il a fait huit dépressions. Le vide qui s’ouvre à l’intérieur. Néant immense. Obscur. Le remplir de tout, de tout ce qui passe, de tout ce qui se passe, de rencontres, de sexe, d’alcool, de coke, de danse, de voyages, de sport, de musique, de tout ce qui peut être une présence, à chaque instant, dans une si grande absence. De tout ce que l’addiction peut empiler en désordre. Remplir chaque jour, chaque nuit. Vivre toutes les vies au lieu de celle-là. Oui Gilles, l’ancien enfant aura tout fait pour remplir ce vide immense. Huit dépressions. Ce n’est pas rien. Et c’est ce qu’il nous confie dans ce livre. Je dis bien nous confie, car il le pose entre nos mains avec la délicatesse de la confiance. Une confiance en nous. Il dit tout. Tout le monde. Tout le reste. Gilles Paris, attaché de presse, est avant tout un écrivain. Ce n’est pas rien. Il sait trouver les mots. Les mots qui touchent et s’offrent en partage. Qui savent rester pudiques même quand la pudeur n’est plus de mise. Quiconque a traversé ou côtoyé les ravages de la violence familiale, de l’addiction ou de la chute verra en lui un frère, un semblable, aussi différent que l’on soit. Gilles Paris est un écrivain, et comme les écrivains il écrit pour réparer. Pour réparer les autres -ce besoin permanent d’empathie- plus que pour se réparer lui-même. Ceux qui ont lu ses livres ou vu « ma vie de courgette » le célèbre film animé adapté d’un de ses romans les retrouveront dans ce récit d’enfance inachevée, celle qui perdure encore dans l’homme qui écrit. Gilles nous invite donc dans sa vie, des premiers coups reçus aux premiers coups de cœurs, des premiers hommes à l’homme de sa vie. Sa rencontre avec Laurent, dont la présence bienveillante accompagne le récit, jamais bien loin. Il y a une grande beauté dans la façon dont ces deux-là se portent, se supportent. Gilles raconte les cliniques psychiatriques, Montpellier, la sœur Geneviève, repère et complice, la mère fragile, maman, et papa, papa surtout, au-dessus de tout comme un nuage gris, une épée de Damoclès, une figure à affronter chaque jour. Ne jamais être rien. Gilles Paris, l’ancien enfant, y réussit avec l’énergie des survivants, mais aussi avec celle de la littérature. Et une sincérité qui emporte. Le texte pourrait être noir, il est lumineux. On le finit comme une longue conversation, un peu absent et étrangement apaisé. Avec la gratitude d’avoir appris de ce moment de partage. Peu importe combien de fois l’on tombe. L’important est de savoir que l’on se relève. Et qu’il y a des mots pour ça. C’est la beauté de la littérature et c’est la force de ce livre. Car c’est ainsi que les hommes vivent. Certains cœurs lâchent pour trois fois rien – Gilles Paris. Editions Flammarion. 

Requiem pour une apache – Gilles Marchand

C’est la théorie de la boule de neige. Ca commence par un flocon. Un flocon auquel s’agrège un autre flocon, puis un autre, puis un autre. A la fin on a une boule de neige ou, va savoir, peut-être une belle avalanche. C’est comme ça que se retrouvent agglutinés ensemble dans ce petit hôtel une fragile bande d’outcasts; des marginaux, des has been, des pas conformes, des pas contents. Ces rebuts de la société se servent à boire et se serrent les coudes dans cette sorte d’auberge espagnole, tenue par un patron appelé Jésus (Marchand est facétieux), où chacun apporte non pas ce qu’il veut, mais ce qu’il est. Surtout ce qu’il est de trop ou de trop peu. Ici chacun trouve la même chose, un refuge, à l’abri du monde qui, dehors, lui mène la vie dure. 

C’est la théorie de la goutte d’eau. La goutte d’eau qui fait déborder le vase. Pourquoi celle-là plutôt qu’une autre ? Personne ne le sait. C’est juste qu’elle tombe au moment où il n’y a plus de place pour la contenir. Comme les agressions du monde, dehors. Comme les coups de la vie qui vous mène la vie dure. Comme l’employé du gaz qui entre sans dire bonjour et veut relever le compteur. Alors, la boule de neige bien tassée que constituent ces gens serrés les uns contre les autres, il va se la prendre dans la figure le gars du gaz. Cet incident est le départ d’une série d’évènements poético-dramatiques dans lequel nous entraîne « Requiem pour une apache ». Car bientôt viennent s’agréger d’autre flocons, les gros, les roux, les sourds, les différents, les mal aimés, les mal portants, les mal-au-cœur… Le petit hôtel devient l’étendard de la révolte, contre les humiliations et les injustices qu’on ne supporte plus. Les losers se sentent moins perdus. Ils se trouvent, comme ils se sont trouvés ensemble. Par hasard. Nous n’étions rien et nous devenions quelque chose. Des gens pour qui les étoiles brillent. Quand on connaît la puissance d’une étoile, c’est assez impressionnant. Au milieu, ou plutôt à la tête de cette cour des miracles qui n’arrivent jamais, il y a Jolene. Jolene dont le père repeignait la tour Eiffel – alors ta gueule ! Jolene qui doit son surnom à la chanson de Dolly Parton. Jolene la caissière qui a claqué la porte au nez de sa vie d’anonyme en, justement, enlevant son nom de sa blouse. Jolene dont la figure emblématique cristallise le groupe. Le vent de la révolte prend de la force. Peut-être une avalanche. Ou une boule de neige qui va s’écraser contre un mur, dispersant ses flocons. Il vous faudra pour le savoir vous laisser embarquer dans cette histoire écrite d’une plume virtuose, avec une compassion indéfectible pour le genre humain, surtout celui qui a mauvais genre mais bon cœur. Gilles Marchand brosse dans ce requiem une galerie de personnages « bigger than life » avec la gouaille d’une chanson de Sanseverino et l‘amour du peuple d’une ballade de Springsteen. Un peuple de gens qui souffrent, qui soufflent, qui tentent de faire une vie avec les riens qu’on leur laisse et partent en Don Quichotte à la conquête de leur dignité. Déjantées, ces pages chantent et déchantent avec eux, portées par une écriture et un sens de la punchline jubilatoires. Nourries de références musicales et poétiques (vous ne verrez plus jamais le passage zébré d’Abbey road du même œil) elles s’envolent comme les avions de papier de l’enfance et tombent du bon côté, celui des vaincus. Parce qu’ils le valent bien. Un roman Pop et populaire. Requiem pour une apache de Gilles Marchand – Editions Aux Forges de Vulcain. 

Alabama 1963 – Ludovic Manchette et Christian Niemiec

Ca pourrait commencer comme un film des frères Coen. Une Amérique rurale de personnages taillés dans les clichés. Le détective est alcoolique, désabusé et ancien flic. Les blancs sont racistes, les noirs sont méfiants. Chacun reste chez soi. Entre soi. Les perdus d’un côté, les exclus de l’autre. Et au milieu ? 

Au milieu il y a la rencontre improbable de Bud Larkin et Adela Cobb. Comme dans un film des frères Coen, tout part d’une mauvaise blague. Une petite annonce que les anciens collègues du détective ont passé pour le chambrer, lassés de le voir vivre dans le bordel et la crasse d’un bureau qui ressemble à sa vie : un fatras de renoncements, de souvenirs en vrac et de bouteilles vides. Une petite annonce à laquelle une femme noire, veuve, qui vient d’être virée de son job de femme de ménage car son fils a osé jouer avec la fille blanche des patrons, va répondre. Quand Adela se présente au bureau de Bud, le journal à la main, il regarde l’annonce et soupire : les cons ! A partir de là, pourraient s’enchaîner les péripéties burlesques à la Fargo (il y en aura), les cuites à la Big Lebowski (il y en aura aussi), et les fantaisies à la Ladykillers, (il y en aura encore), mais ce n’est pas un film des frères Coen, le burlesque va laisser la place au drame et les personnages vont sortir de leur cliché pour revêtir leur plus belle humanité, celle qui les élève. 

Car Bud, le détective raciste et Adela, la femme de ménage humiliée, vont avoir besoin l’un de l’autre. Pas comme on pourrait le penser, et c’est une des belles trouvailles de ce polar émouvant. Bien sûr Bud a besoin d’un bon coup de ménage pour son bureau et Adela d’un dollar de l’heure pour nourrir ses enfants. Mais Bud a sur les bras une affaire délicate. Il a accepté d’enquêter sur la disparition d’une fillette noire. La police ne fait rien, alors les parents se tournent vers lui. Pour une fois qu’il a des clients, il accepte. Quand on retrouve la gamine étranglée et qu’une autre disparaît, Bud est seul à mener sérieusement l’enquête. Nous sommes à Birmingham Alabama en 1963. Le FBI doit escorter des enfants noirs qui entrent pour la première fois dans une école blanche, on prépare la marche pour les droits civiques et dans quelques jours John Fitzgerald Kennedy va être assassiné. Les flics sont racistes. Et les noirs sont méfiants. Ils ne parlent pas aux flics. Trop peur qu’ils ne trouvent un prétexte pour leur faire porter le chapeau. Le visage de n’importe quel homme noir est le portrait-robot du coupable idéal. Mais Bud a une arme : Adela. Elle va venir avec lui. A elle, ils parleront. Adela a une fille de quinze ans. Elle pourrait-être la prochaine, alors elle veut qu’on trouve le tueur. C’est donc un couple d’enquêteurs inattendu qui va sonner aux portes : un homme blanc revenu de tout et une femme noire partie de rien. Adela, d’une intelligence aigue, va se révéler un atout pour dénouer les fils d’une enquête emmêlée comme un fil de canne à pêche. Bud, aussi bourru que bourré, va se montrer instinctif et obstiné. Les langues se délient. La peur s’estompe. Les témoignages affluent enfin, les bonnes et les fausses pistes, alors qu’une nouvelle adolescente disparaît… 

Ludovic Manchette et Christian Niemiec connaissent leurs classiques sur le bout des doigts. Ils pianotent avec élégance et sincérité la mélodie d’une intrigue bien composée. Ce polar, écrit à quatre mains, comme ceux des mythiques Fruttero et Lucentini, joue juste et clair. Malgré une écriture parfois convenue, c’est dans la façon dont ses deux personnages se dérangent, se réparent l’un l’autre, que le récit fait mouche. On est emporté par leur sincérité et la façon, jamais mièvre, dont se construit leur respect mutuel, et même, pas à pas, une forme d’affection. N’attendez pas l’histoire d’amour. Bud aime Lorraine, la serveuse du rade où il se noie dans le whiskey. Il lui dira sûrement un jour. C’est une autre des qualités de ce roman, éviter les poncifs et les attendus narratifs. Il dit qu’on a besoin les uns des autres. Les uns avec les autres. Ce faisant, ce roman, un peu plus qu’un polar, nous offre une belle leçon de choses : celles de la vie.  Alabama 1963 de Ludovic Manchette et Christian Niemiec – éditions du Cherche midi. 

Never mind – Gwenaële Robert

Never mind. Dans la lointaine Amérique, à Georgetown, c’est le surnom du père Picot de Clorivière. C’est devenu son surnom parce que c’est ce qu’il dit tout le temps, never mind. C’est pas grave. T’en fais pas. Ce n’est rien. Aujourd’hui, on dirait du père Clorivière qu’il est cool. Résilient. Peut-être un saint au look d’abbé Pierre avant l’heure. La bonté faite homme. Never mind. Oui, le père Clorivière est cool. Mais nous ne sommes pas aujourd‘hui. Nous sommes en 1826. Le père Clorivière n’est pas le père Clorivière, et il va avouer dans sa dernière confession les cent quarante-sept morts qu’il a sur la conscience. Bien sûr l’homme qui se fait passer pour le père Clorivière n’a tué personne de ses mains. Mais un étrange château de carte les a emportés. Un château dont il a fait tomber la première carte. 

Un château. Justement il en avait un. Un vrai. Avant la révolution. Vous ne connaissez sans doute pas le nom du Chevalier Joseph de Limoëlan, mais vous savez ce qu’il a fait. En paraphrasant ainsi le style – en renvois- du roman de Gwenaële Robert, en passant d’un château à l’autre, on retrouve le plaisir que l’on a eu à le lire. Construit de façon chorale –character driven- à la façon d’une série, il entremêle avec virtuosité des personnages et des destins qui se précèdent, se suivent, se croisent, se manquent, mais vont écrire, sans parfois même se connaître, une des pages les plus dramatiques de l’histoire de France.

Il faut maintenant revenir au début du roman. Nous sommes le trois nivôse de l’an IX. Il est huit heures et trois minutes. Le premier consul Napoléon Bonaparte, qui se dirige vers l’opéra en carrosse, entre dans la rue Saint-Nicaise. Dans quelques secondes une « machine infernale », autrement dit une bombe sur une charrette, va exploser. Trois secondes. Trois secondes trop tard. Le trois nivôse, à huit heures et trois minutes. 

Le cerveau de cet attentat, le chevalier de Limoëlan, est un noble breton, qui a combattu avec les chouans. Il vient de rater, à trois secondes près, le seul homme qu’il voulait tuer. Napoléon Bonaparte. On comptera les victimes sur les doigts d’une main, peut-être deux mains. Parmi ces victimes, une fillette d’une dizaine d’années. Que faisait-elle à coté de cette charrette ? Voilà sans doute la question que s’est posée Limoëlan. Trop tard. Trois secondes. L’attentat de la rue Saint-Nicaise a fait une dizaine de victimes. Mais alors qui sont ces cent quarante-sept morts dont s’accable Limoëlan-Clorivière ? 

C’est ce que va retracer, à la manière d’un polar haletant, ce récit plein d’esprit, savant et documenté. Un roman choral, brillamment écrit et chorégraphié. Chorégraphié car dans cette danse (transe ?) de l’époque, les personnages vont se frôler, parfois sans se voir, tourner les uns autour des autres, unis par les liens invisibles du destin. Politiques, comploteurs, anciens nobles, bourgeois au seuil de la fortune. Mais aussi ce petit peuple, pâtissier, couturière, baigneur étuviste, imprimeur. Ces vies qui se côtoyaient sans se voir mais vont se retrouver emportées dans la même nasse au fil de l’enquête de Fouché et des calculs de Napoléon. Car Joseph de Limoëlan n’a pas seulement raté Bonaparte, il lui a donné une nouvelle légitimité, un bon prétexte pour se débarrasser des Jacobins, et après eux du duc d’Enghein. Une liste de noms longue de plusieurs pages. Le compte y est. Le compte que fait Limoëlan devenu Clorivière sur son lit de mort. Les cartes vont tomber les unes après les autres. C’est dans cette farandole infernale que nous entraîne le roman de Gwenaële Robert. Il nous fait pénétrer dans les rues humides, les échoppes, les noires catacombes, les hôtels où se tiennent ces mystérieux bals de survivants où les jeunes femmes de la noblesse doivent se raser la nuque comme les guillotinées pour être acceptées, dans les tribunaux à la justice expéditive jusqu’à l’alcôve de Joséphine, qui perd de son influence en perdant de sa beauté. Une plongée dans l’époque, ses remous et ses tourbillons, comme si on y était. Mais Gwenaële Robert nous entraîne avant tout dans les tourments d’un homme qui, faisant le mal pour obtenir le bien, va déchaîner un mal si grand que, pour lui, Dieu seul pourra le juger. Il donnera le meilleur jusque-là. Renonçant à tout. A l’amour. A lui-même. Se préservant de la justice des hommes pour affronter pleinement celle de Dieu. Construisant de sa fuite une sorte de rédemption. Un abandon funeste et magnifique. Ce roman n’a pas seulement de l’esprit, il a de l’âme. Never mind de Gwenaële Robert – éditions Robert Laffont.

Ida n’existe pas – Adeline Fleury

Une femme part au bord de la mer. Elle emmène sa fille de quinze mois. Ida. Son enfant. Ida n’existe pas. Pourtant elle est bien née d’elle. De son corps. C’est à l’intérieur de cette confusion – au sens propre du terme – inspirée d’un fait divers réel, que s’écrit le magistral roman d’Adeline Fleury. 

Ida n’existe pas est un roman d’une violente féminité. Féminité comme on dirait humanité. Et de l’humanité, il y en a à revendre dans ce livre. Une femme qui accouche de ses souffrances. Qui tente de redonner la vie à sa vie. Qui tente de s’appartenir, quand tout lui a été pris. Peu de livres donnent à la douleur, morale et physique, une telle parole. Adeline Fleury a un talent particulier, dans chacun de ses livres, à rendre ce rapport au corps, par une écriture charnelle, parfois crue, mais qui sait garder au creux des mots la pudeur nécessaire. Ce qu’on ne peut dire, mieux vaut le taire dit Wittgenstein (cité dans le roman) ; ici tout est dit de ce que l’on ne peut taire. Une parole libérée. Osée. Peut-être la seule chose de libre dans ce corps cage d’oiseau. Un corps trop étroit pour une âme qui rêve d’infini, grand comme son besoin d’amour. Adeline Fleury l’écrit dans un style vif, fait de phrases courtes, rapides, acérées. Des phrases qui agitent un temps dilaté. Aquatique. Liquide. 

L’eau, justement, est très présente dans ce roman. La mer bien sûr. Mais aussi les eaux intimes. Celles du désir. De l‘enfantement. Des larmes et des lèvres. Comme si l’eau, condition de la vie, recelait un éternel recommencement. Une rédemption en soi. Rituelle et purificatrice. C’est une des grandes beautés de ce roman que ces souvenirs d’enfance, ces magies et ces mystères où se mêlent peurs et rêves, souillure et fierté. Ces épreuves qui hantent comme des promesses. Une femme. Une ancienne enfant. Exilée en elle-même. Radeau sur une mer déchainée. Les violences subies. Le corps forcé. Les désirs. Les réparations. Défaite de ce qui la défait. Un chaos, fait de multiples blessures, jamais refermées. La force qu’il faut pour survivre. Se survivre. Se réparer par l’irréparable.

Vous n’avez pas de tendresse, vous n’avez que de la justice, donc vous êtes injuste, criait Raskolnikov à ses juges. Il y a dans ce roman court et intense une tendresse infinie, qui rend justice, même dans le pire, à ce qu’il reste d’enfant dans chaque adulte. A ce qu’on aurait pû être et qu’on ne sera jamais. Ce qui nous a été pris et qui restera part manquante. Ecrit à la première personne, il emporte le lecteur par son empathie et crie avant tout, dans la meurtrissure du corps et les froissements de l’âme, que le monde des hommes est violent. Surtout pour les femmes. Surtout aux femmes. Ida n’existe pas, d’Adeline Fleury – Aux éditions François Bourin.