La fièvre – Sébastien Spitzer

Memphis Tennessee. 1878. On dirait le sud. Le sud d’après le sud. Le nord a gagné la guerre. Autant en emporte le temps. Le problème est qu’il ne passe pas pareil pour tout le monde. Pour Keathing, patron du journal local et membre influent du Ku Klux Klan, le temps aurait mieux fait de s’arrêter. Au sud d’avant. Celui des privilèges des blancs. Les siens. Alors on le ralenti à coup de pendaisons et d’incendies. Pour Madame Cook, la femme aux lèvres coquelicot qui tient le bordel de la ville, le temps se répète, et de fête en fête, on cultive les habitués et on fait rentrer les dollars. Pour T-Brown, le géant noir, ancien esclave, le temps colle à la peau comme la sueur des travaux, la haine et l’injustice. Pour Emmy, la petite métisse, le temps ne passe pas assez vite. Elle compte chaque seconde qui la sépare du retour de son père. L’escroc magnifique. Le beau gosse. Le beau-parleur. Il arrive par le bateau, le Natchez, qui vient de la Nouvelle-Orléans. Non, le temps ne passe pas pareil pour chacun de ses personnages. Jusqu’au moment où le Natchez accoste et avec lui, le premier mort d’une terrible pandémie qui va ravager la ville : la fièvre jaune. Maurice Druon disait que les tragédies révèlent les grands hommes, mais que ce sont les médiocres qui causent les tragédies. Sébastien Spitzer raconte comment cette tragédie va faire d’hommes et de femmes médiocres, résignés ou francs salauds, non pas de grands hommes, mais des hommes plus grands qu’eux-mêmes. Il fait ainsi oeuvre de littérature, avec un talent de conteur et une puissance d’écriture hors du commun. Sébastien Spitzer écrit d’une plume forte et virtuose, avec une capacité de description quasi cinématographique. Il joue habilement des codes du Western, des personnages, des lieux, dont nous connaissons déjà la grammaire, pour faire surgir des images en scope et les scènes coup de poing. Cette fois réunis dans le même temps, celui d’une course contre la montre, d’une course contre la mort, les personnages vont affronter un ennemi invisible. Celui qui se propage et sème la mort. On pense au poème d’Eluard. Ô vous qui êtes mes frères parce que j’ai des ennemis. Contre cet ennemi implacable et les hordes de pillards qui envahissent la ville désertée, ils vont surmonter leurs antagonismes pour faire front commun. Et c’est T-Brown, l’ancien esclave qui va organiser une milice pour sauver la ville, et même son ennemi juré, Keathing, qui se retrouvera à prendre à son tour sa défense. Sébastien Spitzer est un homme de bien des talents. Il a entre-autres celui de trouver des histoires vraies, comme il l’avait fait dans son précédent roman : Le cœur battant du monde (Il y relatait l’histoire méconnue du fils caché de Karl Marx, à Londres, devenu un des premiers combattants de l’IRA). Car tout est vrai dans cette histoire, qui s’est réellement passée. La façon dont Sébastien Spitzer est arrivé jusqu’à elle, ou plutôt dont cette histoire est arrivée jusqu’à lui, à partir d’un fou rire d’Elvis Presley lors d’un concert à Memphis, pourrait tout aussi bien faire un roman en elle-même. (Il la raconte en fin de livre). Mais Sébastien Spitzer, ancien grand reporter, a aussi le talent d’interroger le monde d’aujourd’hui à partir de celui d’hier. La pandémie de fièvre jaune, partie d’un patient zéro, résonne sur l’épreuve que nous sommes en train de vivre, et l’état des lieux du sud post- sécessionniste sur le « Black live matters » d’aujourd’hui. Rarement roman du passé collera tant à l’actualité et aux promesses de l’avenir. A nous d’en tirer les leçons. Car comme le professait Ernest Hemingway : Tous les bons livres sont pareils, ils sont plus vrais qu’aurait pu l’être la réalité. La fièvre de Sébastien Spitzer – Editions Albin-Michel.

Le coeur battant du monde – Sébastien Spitzer

Londres. 1851. East end. C’est vendredi. Jour de sortie des banquiers, armateurs ou barbiers qui se croisent en quête de beautés à louer à l’abri d’un coin de rue, quand tout luit sans briller. Il y a aussi les pauvres, les ouvriers, et ces irlandais affamés, jetés loin de chez eux par la grande famine qui ravage leur île. Parmi les irlandais, il y a Charlotte, qui marche sous les insultes. La langue des grands mâles a d’infinies richesses pour maudire la beauté qui refuse de se livrer. On vient de finir la première page du roman de Sébastien Spitzer: Le cœur battant du monde. Des phrases fortes et acérées comme celles-là, le livre en est perclus, comme sont perclues de misères les rues de ce Londres affaibli par la crise, perclus de morgue et de mépris les nobles qui vont chasser le renard avec indifférence, perclus d’orgueil et d’avidité les bourgeois, qui font fortune et tiennent salon. Charlotte, crève-la-faim et force-le-destin va croiser la route de deux personnages peu ordinaires. Freidrich Engels, le scandaleux, qui dirige une prospère filature de coton et vit en ménage à trois avec deux sœurs. Et un personnage encore plus mystérieux surnommé «Le Maure». Le Maure n’est pas Maure. Corse peut-être, pour le drapeau à tête de Maure ? Non plus. Le Maure est allemand, exilé, et vit aux crochets de son ami Engels, qui pioche dans la caisse de l’usine pour financer son train de vie pendant qu’il écrit ce secret ouvrage qui devrait, selon lui, changer la face du monde. Le Maure doit son surnom au fait qu’il est mat de peau et que sa chevelure hirsute crêpe autour de son visage. Son vrai nom est Karl Marx. Karl vit en bourgeois, marié à la baronne Von Westphalen. Et en grotesque bourgeois, il vient « d’engrosser » la bonne. Cet enfant ne doit pas naître. Marx a chargé Engels des basses œuvres. Engels s’en débarrasse à son tour. Ainsi, en bout de chaîne, arrivant avant terme, cet enfant va vivre. C’est un garçon. On l’appellera Freddy. Freddy Evans. Comme Charlotte qui devient sa nourrice et le cache. De lui elle ne sait rien. Nous savons tout. Sébastien Spitzer nous lance alors à corps perdu dans un grand roman qui traverse l’Angleterre victorienne de Dickens, celle des usines où n’arrive plus le coton du sud des Etats-unis, en pleine guerre de sécession. Les tonnerres du monde y résonnent et s’y mêlent. La famine d’Irlande comme les remous de cette guerre lointaine. On y rencontre des femmes en survies, prêtes à tous les sacrifices pour sauver leur travail, des volontaires irlandais revenus de la guerre de sécession américaine où ils ont été floués. On a laissé leurs terres aux grands propriétaires du sud. On a donné des miettes, 40 acres et une mûle, aux esclaves libérés. Eux, les Irlandais de Lincoln, on les a renvoyés sans rien. Avec la rage au ventre et un art consommé de la guerre, ces Fenians lancent la guérilla jusqu’au cœur de Londres pour reprendre leur île écrasée aux riches colons anglais. Freddy, fils officiel de Charlotte, sera parmi eux, l’arme au poing, pendant que son père, Le Maure, Karl Marx, termine son ouvrage de mille pages : « Le capital », reçoit chez lui avec faste, et s’enrichit en jouant à la bourse. Des pages coup de poing, avec un final d’une intensité et d’une puissance d’écriture éblouissante. Dans un style qui transporte de page en page, avec la force des grands récits, Sébastien Spitzer campe de magnifiques personnages de fiction au milieu de personnages réels. Et nous révèle des faits longtemps occultés car, contre toute attente -et ce n’est pas la moindre des surprises- tout est vrai dans ce grand roman d’histoire et d’histoires, de chair et de sang, d’espoir et de larmes, où l’époque accouche, dans la douleur, du monde moderne. 433 pages menées d’un coeur battant : celui du lecteur ! Le coeur battant du monde de Sébastien Spitzer. Editions Albin Michel.